Platine obtenu au bout de 70h, plateforme PS5
INTRODUCTION : Le Poids du Temps et de l’Honneur
Écrire sur Like a Dragon: Infinite Wealth en 2026, c’est dresser le bilan de deux décennies passées aux côtés de personnages de fiction devenus, avec le temps, des compagnons de route. À plus de quarante ans, on ne lance plus un jeu du Ryu Ga Gotoku Studio pour assister à une simple démonstration de violence absurde. On y cherche une résonance : le passage du temps, le poids des choix, et la valeur des liens qui persistent malgré l’érosion des années.
Cet épisode s’impose comme une œuvre-somme. Il ne se contente pas d’assembler passé et présent : il les met en tension pour mieux les réconcilier.
I. L’ARCHITECTURE NARRATIVE : UNE DOUBLE TRAJECTOIRE
A. Le Crépuscule d’une Icône : Kazuma Kiryu face à l’inévitable
L’annonce de la maladie de Kazuma Kiryu n’est pas un simple levier dramatique. Elle agit comme une déconstruction contrôlée du mythe. Après des années à le voir survivre à l’improbable, le confronter à une réalité intime et irréversible crée un choc d’une nature différente : non plus spectaculaire, mais existentielle.
Le traitement reste d’une grande retenue. Kiryu ne cherche ni compassion ni rédemption spectaculaire. Sa trajectoire est celle de la mise en ordre : protéger, transmettre, disparaître sans bruit.
La “bucket list”, matérialisée à travers les souvenirs, constitue l’un des dispositifs narratifs les plus justes du jeu. Chaque retour à Kamurocho ou Yokohama agit comme une étape dans un processus de deuil. Ce qui pourrait n’être que du fan-service devient ici un travail de mémoire, à la fois pour le personnage et pour le joueur.
B. L’Aube d’un Nouveau Symbole : Ichiban Kasuga à Hawaï
Si Kiryu relève de la tragédie, Ichiban Kasuga incarne une forme de comédie humaine. Son déplacement à Honolulu n’est pas qu’un changement de décor : c’est une ouverture.
Le jeu exploite intelligemment ce cadre. Derrière la carte postale, il expose des réalités sociales plus dures; pauvreté, marginalisation, tensions culturelles; filtrées par un regard profondément empathique.
La quête d’Ichiban, centrée sur sa mère, devient une réflexion sur le pardon et la reconstruction. Là où Kiryu portait seul le poids du monde, Ichiban le partage. Ce n’est pas un remplacement, mais une évolution du modèle héroïque : du sacrifice individuel vers une dynamique collective.
II. EXAMEN CLINIQUE DU GAMEPLAY : ENTRE MAÎTRISE ET MUTATION
A. La Continuité comme choix de design
Le système hérité de Yakuza: Like a Dragon est ici affiné plutôt que transformé. Ce choix peut être perçu comme conservateur, mais il révèle une intention claire : privilégier la maîtrise à la rupture.
Le résultat est un système plus lisible, plus précis, et globalement plus satisfaisant dans son exécution. Le positionnement en combat (déplacements libres, gestion des angles, interactions avec l’environnement) apporte une dimension tactique réelle, transformant chaque affrontement en espace stratégique.
B. Une limite structurelle : la perte de la catharsis
C’est ici que se situe la principale tension du jeu.
Historiquement, la série reposait sur un équilibre puissant : une narration dramatique intense suivie d’un défouloir immédiat en temps réel. Le combat n’était pas seulement un système, mais une libération.
Le passage au tour par tour modifie cette dynamique. Aussi solide soit-il, il remplace l’exutoire par la réflexion. La tension ne se relâche plus de la même manière: elle se prolonge.
Cette évolution fonctionne parfaitement avec Ichiban, dont la vision du monde justifie cette approche RPG. En revanche, elle crée une forme de dissonance avec Kiryu. Ses séquences en mode Brawler, rares mais marquantes, rappellent précisément ce qui a été perdu : une immédiateté, une brutalité cathartique que le système actuel atténue.
Ce n’est pas un défaut technique. C’est un déplacement de l’expérience émotionnelle.
C. Le système de jobs : richesse et abstraction
Le système de classes atteint ici un haut niveau de flexibilité. Les possibilités de builds, via le transfert de compétences, offrent une profondeur réelle qui s’inscrit dans l’héritage des grands J-RPG.
Mais cette richesse s’accompagne d’une abstraction assumée. Transformer des archétypes absurdes en rôles efficaces participe à l’identité du jeu, oscillant constamment entre satire et stratégie.
III. LES MONDES DANS LE MONDE : ENTRE IMMERSION ET DISPERSION
A. Dondoko Island : une boucle captivante, mais isolée
Dondoko Island constitue une expérience à part entière. Son système (collecte, construction, optimisation) crée une boucle particulièrement engageante, renforcée par son intégration économique avec le jeu principal.
Cependant, cette richesse a un coût. L’activité peut devenir répétitive sur la durée et introduit une rupture nette avec le rythme narratif principal. L’investissement demandé, bien que gratifiant, peut détourner de la trajectoire émotionnelle centrale.
B. L’héritage Sega : l’équilibre par l’absurde
Les activités annexes, comme les Sujimon ou les mini-jeux inspirés de l’arcade, rappellent l’ADN du studio. Cette légèreté n’est pas anodine : elle agit comme un contrepoint nécessaire à la gravité du récit.
C’est dans cette alternance que la série trouve son équilibre.
IV. RÉALISATION : L’INCARNATION DU DÉTAIL
Le travail d’animation et de capture faciale atteint un niveau remarquable. Les visages traduisent la fatigue, le doute, ou l’espoir avec une précision rare.
Honolulu, de son côté, s’impose comme un environnement dense et crédible. La ville vit, respire, et soutient efficacement la narration.
V. SYNTHÈSE : LA RICHESSE INFINIE
Le titre ne renvoie pas à une accumulation matérielle. Il désigne autre chose : la somme des souvenirs, des relations, et des traces laissées derrière soi.
D’un côté, Kiryu incarne la mémoire.
De l’autre, Ichiban incarne la continuité.
Le jeu ne choisit pas entre les deux. Il les relie.
CONCLUSION
Like a Dragon: Infinite Wealth est une œuvre profondément généreuse, mais aussi plus complexe qu’elle n’y paraît.
Sa narration atteint des sommets émotionnels rares. Son gameplay, bien que maîtrisé, redéfinit la relation du joueur à l’action et à la libération des tensions. Certaines activités annexes, aussi riches soient-elles, introduisent des déséquilibres.
Mais c’est précisément dans ces tensions que le jeu trouve sa singularité.
Il ne cherche pas à être parfait. Il cherche à évoluer et à nous faire évoluer avec lui.