Conceptuellement, la chose se tient d'avantage quelque part entre Un Jour Sans Fin (Le Jour de la Marmotte!) et un Cluedo : dans un manoir où tous les invités sont assassinés, le joueur est chargé d'enquêter et de permettre d'éviter ces meurtres, revivant inlassablement le même jour. Le tout se situant dans un décorum cartoonesque et rétro, carnavelesque et noctambule, collusion improbable là encore entre le carnaval de Venise et le Dia de las Muertos mexicain, avec un je ne sais quoi d'Agatha Christie dans l'aspect sordide et l'humour noir, on se prend d'autant plus au jeu. Didactique, le jeu a vite fait de prendre le joueur par la main, expliquant bien ses quelques mécanismes, très progressifs, et séquençant l'action : il sera principalement question de résoudre les meurtres un par un. Petite déception de ma part : à l'instar de l'allégorie de gamer que Cruise incarne dans Edge of Tomorrow, j'imaginais que le jeu oserait la carte de la difficulté progressive, de la planification minutieuse d'une journée répétée ad vitam, et que le final au moins, permettrait en un cheminement alerte et méticuleusement préparé de trouver LE parcours optimal permettant de résoudre l'ensemble des meurtres d'un coup...
Car the Sexy Brutale, même si il cache une histoire sordide derrière son kitsch de façade, d'un romantisme noir et d'une dépression latte, dans un concept qui, spoilant doublement, rappelle le délire solipsiste de Philip K.Dick dans Ubik ("""cette journée n'est que la récréation mentale d'un esprit traumatisé, pluggé de partout et hanté par le remords ; à noter aussi que Source Code part un peu de même principe et que, au final, si ce twist final est plutôt élégant, le fiction-vore averti pourra tout de même le deviner un peu en amont"""), demeure un jeu très accessible. L'amateur de point & click ardu restera sans doute un peu sur sa faim face à des énigmes ne nécessitant globalement qu'un peu d'exploration et d'essais itératifs très logiques, pour ma part, j'ai apprécié cet équilibre entre avancement scénaristique et casse-tête la laissant tout de même intacte, ne bloquant finalement, et pour une durée raisonnable, qu'à quelques reprises. L'espionnage, fonction centrale du gameplay, étant tout de même ici très intéressante, nécessaire pour agglomérer certaines informations (codes secrets, clés d'énigme) qui intègrent tout de même le joueur, pro-actif de cette funeste mascarade. Je lis ici ou là des reproches sur le background qui serait trop en retrait : ça me semble un reproche un peu pointilleux. Car le jeu trouve une solution plutôt maligne : ceux qui ne veulent que la gameplay pourront éluder les infos disséminées ici ou là dans les décors où les textes d'ambiance, tandis que ceux qui veulent s'immerger découvriront, là encore de leur propre fait, les petits détails subtils qui unissent les personnages entre eux (la cécité de la femme-papillon, à peine sous-entendue par une replique sur des "cartes en braille", la relation amicale ou homosexuelle entre les deux cambrioleurs dilettantes?). Là encore, jusqu'à son final très développé et verbeux, le jeu ne prend pas excessivement par la main et laisse le soin de s'immerger au degré qui conviendra (ceci étant dit, l'espionnage de multiples scènes implique de connaître un minimum l'histoire des différentes victimes...).
Avec quelques traits d'humour, un environnement soigné et agréable et un design rigolo sans tomber dans la platitude vidéoludique, The Sexy Brutale a des atouts pour se montrer aguicheurs. On rentre donc dans cette demeure pleins d'interrogations, et on ressort pas trop mécontents d'avoir participé à la fête. Sans doute pourra t-on reprocher quelques glitchs et lenteurs de chargement (sur Switch) qui lestent parfois un peu l'expérience, et une difficulté qui aurait pu aller un peu crescendo (le parcours plein, comme évoqué, mais certaines potentielles énigmes optionnelles m'ont laissé entrevoir plus que ce que le jeu avait dans le bidou : avec par exemple les vinyles que j'essayais d'intervertir sans rien déclencher qui fasse dérailler le cours très scripté des évènements, ou encore les statues-jackpots qui n'offrent rien d'autres que la voie toute tracée de leurs coeurs luminescents). Par ailleurs, les complétistes se plairont à ramasser les 52 cartes et les invitations personnelles, rallongeant l'expérience de quelques coeurs, pas toujours les plus funs (quand il manque une piteuse carte qu'on cherche pendant 2 heures pour la trouver dans une pauvre cheminée). Détail qui a son importance : le jeu aurait au moins pu permettre de lister les cartes acquises, afin de pouvoir, si il en manque une ou deux, se contenter d'une soluce plutôt que de perdre des plombes. Surtout que le bonus procuré par ce complétisme compulsif m'a quelque peu déçu (teasé, il est vrai, par le test de jeuxvideo.com qui insiste sur cette sous-quête) permettant de débloquer une gentillette et rapide fin alternative, moi qui m'attendait à un mini-jeu jouissif ou à un pan du manoir supplémentaire...