Peu de studios de jeu vidéo encore en vie ont une existence aussi mouvementée que The Chinese Room. Né à Brighton dans le Sussex, le studio est né de la volonté du créateur Dan Pinchbeck et de sa femme Jessica Curry de questionner les limites du genre du FPS en proposant des expériences autres que le shoot, la plateforme ou la résolution bien cadrée d'objectifs.
De ces réflexions naissent plusieurs mods remarqués pour les jeux Half Life 2 et Doom 3 avant que ne sorte leur premier jeu commercial, Dear Esther en 2012.
Suivront ensuite un épisode de l'impeccable série Amnesia, une suite spirituelle à Dear Esther pour Sony, Everybody's Gone To The Rapture, une expérience VR pour Google avec So Let Us Melt.
Et puis le studio meurt...
Avant de renaitre grâce à la volonté (et aux gros sous) du groupe Sumo Digital. Sous forme de créature de Frankenstein, The Chinese Room va pouvoir développer le jeu de plateforme Little Orpheus, le très beau jeu d'horreur Still Wakes The Deep avant de récupérer en catastrophe le développement d'un certain RPG d'action avec des vampires...
Pendant ce temps à Seattle aux états des states des USA de l'Amérique du nord, la société Hardsuite Labs est dans la tourmente. Chargé par la société Paradox Entertainment de développer une suite au RPG culte Vampire The Masquerade : Bloodlines, le studio, qui n'a alors développé qu'un FPS multi s'embourbe dans une production infernale et finira par se voir retirer la création du jeu en faveur de The Chinese Room.
Sous la houlette du studio de Brighton, le jeu va alors subir de nombreux changements. Ses objectifs vont changer et son scope va inévitablement se réduire.
Imaginez un peu, vous êtes un studio connu pour ses jeux atmosphériques et narratifs dans lequel l'interaction et l'action sont quasi inexistants. Et du jour au lendemain, vous vous retrouvez à devoir créer la suite d'un jeu culte, connu pour ses embranchements multiples, son action foisonnante et ses mécaniques de RPG complexes.
Et pour couronner le tout, le créateur d'origine Dan Pinchbeck quitte le studio alors que le jeu approche de la fin de son développement.
Repoussé de nombreuses fois, Vampire The Masquerade : Bloodlines 2 sort finalement le 21 Octobre 2025 après avoir été initialement annoncé en... 2019.
Du développement d'origine, on gardera la ville de Seattle enneigé et les conflits entre les factions. Pour le reste, exit le jeune vampire qui devait servir de protagoniste et bienvenue à Phyre, légendaire vampire nomade de plus de 300 ans. Exit le clan jouable des Malkaviens (vampires fantasques et lunatiques) pour l'introduction de la meilleure idée du jeu, le détective vampire Fabien. Et The Chinese Room de pouvoir faire ce qu'il font de mieux, un jeu d'ambiance.
Soyons honnêtes, comme RPG, Bloodlines 2 ne vole pas très haut. Les sensations d'évolution du personnage sont risibles et les possibilités de diversification du gameplay assez faibles.
Comme jeu d'action, le jeu ne brille pas particulièrement non plus. Avec des affrontements secs et efficaces mais qui ne décollent jamais vraiment.
Enfin, les velléités d'immersiv-sim du Vampire Bloodlines original sont complètement abandonnées. L'infiltration est quasiment impossible et votre seule et unique option sera la baston pour la plupart des situations.
Une fois qu'on a fait le deuil de ce que le jeu n'est pas, que reste-t-il ?
La première bonne surprise du titre vient d'abord de son système de déplacement dans Seattle. En vampire puissant, Phyre peut escalader et voler dès le début du jeu, ce qui permet des balades de toits en toits grisantes. Si elles s'essoufflent à la fin du titre, ses balades nocturnes sont un vrai plaisir et cimentent votre impression d'être un vampire, un vrai !
Ensuite, The Chinese Room oblige, le jeu est un bijou d'ambiance. Le Seattle de nuit, éclairé au néon est un régal pour les yeux, les intérieurs mêlant Art déco et ambiances gothiques sont fascinants et les passages plus souterrains sont intrigants.
Mais la meilleure idée du titre, c'est bien sûr Fabien.
Voyez-vous, notre bon Phyre n'est pas vraiment tout seul dans sa tête d'amnésique. Il converse régulièrement avec un vampire Malkavien mort qui se présente comme étant Fabien, un détective de police travaillant pour la société des vampires.
Fabien représente énormément de choses pour le jeu de The Chinese Room. Premièrement, il est une référence évidente aux classiques du roman noir américain et à ses illustres personnages de détectives que sont Philippe Marlowe ou Sam Spade.
En termes de gameplay, Fabien, que l'on contrôle pendant les phases de sommeil de Phyre, permet à The Chinese Room de revenir à son savoir-faire premier, le walking simulator. En effet, les phases d'enquêtes de Fabien sont surtout des déambulations parfois hallucinées dans les rues sombres de la ville. Le fait que le Malkavien se souvienne de deux époques différentes renforce le côté étrange et non fiable de sa narration.
Le ton du personnage est également un tour de force. Tantôt blagueur et railleur, Fabien devient également incroyablement touchant quand il comprend et admet son incapacité à faire face aux enjeux qui accablent la communauté vampirique. Comme Caz dans Still Wakes The Deep ou les habitants de Yaughton dans Everybody's Gone To The Rapture, Fabien est trop petit, trop insignifiant pour modifier la dynamique des évènements qui se déroulent autour de lui.
Dindon d'une farce qui dure depuis des décennies, Fabien comprendra alors que sa seule contribution à l'affaire sera dans sa capacité à guider et à aider Phyre dans son périple. Et la dynamique du duo d'embrasser un des grands représentants du cinéma policier, le buddy movie.
C'est dans cette relation inattendue que le jeu trouve sa force et son équilibre. Dans cette amitié sincère qui se crée entre un être puissant capable de changer les choses et un éternel looser qui voudra faire payer ceux qui le méritent.
A l'image de l'intégralité des jeux produits par le studio de Brighton, Vampire The Masquerade : Bloodlines 2 est un jeu sincère, touchant, imparfait et plein de charmes. Sa réception ombrageuse mais compréhensible fait malheureusement de l'ombre à un titre qui, une fois débarrassé des attentes qu'on avait placée en lui, cache en vérité bien plus de qualités de que de défauts.
Aujourd'hui, The Chinese Room a racheté son indépendance à Sumo Digital. Actuellement en pleine production d'un nouveau titre avec l'aide de l'éditeur Lyrical Games (Valor Mortis), et privé de son directeur créatif original, le studio anglais miraculé et à nouveau libre va devoir à nouveau se battre pour prouver qu'une place existe encore pour lui dans l'étrange et mouvante industrie du jeu vidéo.