Poursuites littéraires 2026
Reprise des objectifs annuels qui avaient bien fonctionné l'année passée :
- terminer les Deux Étendards (accompli le 06.04) ;
- reprendre la Recherche du temps perdu depuis le début, et en lire au moins la moitié ;
- explorer un peu plus les quelques littératures étrangères présentes dans ma bibliothèque.
Fables (1694)
Sortie : 1678 (France). Poésie
livre de Jean de La Fontaine
Kavarma a mis 10/10.
Annotation :
Trois, quatre ans de lecture ? Je ne sais plus, à l’instar des mémoires de Barbey, lues l’année précédente, les Fables ont été exclusivement ouvertes à la lumière de la lampe de chevet, au moment de se mettre au lit, ce moment entre deux états mentaux, fatigué, l’esprit calmé de la journée, prêt à voyager quelques instants. A hauteur de une à trois fables de temps en temps, je serai enfin venu à bout de l’ouvrage.
On y trouve même une réfutation de la philosophie cartésienne en tant qu’elle est trop asséchée, asséchée parce qu’évanescente, évanescente parce qu’abstraite, abstraite parce que raisonnable. Or, si la raison résolvait tout, on n’écrirait plus de fables mettant en scène des animaux dont René a dit qu’ils n’avaient pas d’âme, ce qui dut trop attrister ce vieux Jean pour ne pas le démentir par l’animalité insufflée à ses âmes humaines, ou l’inverse, je ne sais plus bien. A part ça, je n’ai rien de spécial à dire sur les Fables de La Fontaine, si ce n’est qu’elles sont extrêmement sous-côtées, par faute sans doute de l’insistance scolaire qui impose toujours sans jamais expliquer exactement pourquoi. Les Fables, c’est le génie français à l’état gazeux, quand le solide de la matérialité a été sublimé par une plume aérienne et un cerveau raffiné, une maîtrise formelle absolue quoiqu’un peu souriante parfois, et un sens du trait assassin. Un modèle, encore aujourd’hui.
La nostalgie du sacré (2020)
Le retour du religieux dans les sociétés postmodernes
Sortie : 2020 (France). Essai
livre de Michel Maffesoli
Kavarma a mis 6/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
Manifeste, analyse de la résurgence du sacré. Relecture de ce qu’est la postmodernité : une manière de revenir à l’habitus traditionnel... par des voies modernes. Mais ça s’accompagne d’un sentiment d’errance, parfois. Maffesoli me semble souvent prophétiser ce qu’il veut voir advenir au détriment de la réalité des faits invoqués. Si les analyses des comportements communautaires, sur Internet surtout mais ailleurs aussi, peuvent tout à fait se concevoir, il attribue ce besoin de lien à l’une des étymologies du fait religieux (religare, unir), au besoin de communier qu’il lie au besoin de la transcendance, donc du sacré... mais ça peine souvent à convaincre.
Je crois qu’il ne faut pas lire Maffesoli comme un penseur, mais comme un écrivain qui pense, qui disserte, qui, à l'image de Montaigne, s'essaie. Et là, si le style rend le début de lecture éprouvant, il s’installe petit à petit, on s’y habitue, à ces manières d’aphorismes, à ces images invoquées. Ce sont ces images qui m’ont intéressé d’ailleurs, celles que l’auteur construit à partir d’une relecture du catholicisme rendu beaucoup plus sensuel, d’une certaine manière. Il se réfère souvent à Nietzsche et à Heidegger, entre autres, au concept d’ « être-là » (dasein) comme une station de l’être attentif au monde, consubstantiel à celui-ci, englobant l’entièreté du visible et de l’invisible, pour qui « le Réel est toujours gros de l’Irréel » ; une vision qui rappelle à certains égards celle de Chesterton, toute en contrastes, en réconciliations de paradoxes, en contradictions acceptées formant un nœud soluble, une « ténèbre rayonnante », un cœur toujours battant dans un cercueil ouvert. En tout cas, il est très intéressant de voir redéfinir le postmoderne comme un antémoderne, quelque part ; comme un déphasé, non pas comme le déphasé houellebecquien, gris et morne, mais un déphasé qui retrouve l’amour de la joie partagée, de la substance des choses, qui remet au centre de la vie une forme de vitalisme... si l’on accepte ce parti-pris, beaucoup fondé sur des intuitions personnelles. Car est-ce bien pour ces raisons que le postmoderne aime la communion, et non pas pour les mêmes raisons qu'a Philippe Muray de parler d'homo festivus ?
Sur le protestantisme (1798)
Sortie : 1780 (France). Essai
livre de Joseph de Maistre
Kavarma a mis 7/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
Petit pendant à la lecture précédente. Le ton de l’ouvrage se veut plus polémique que « scientifique », encore une fois il s’agit de ce que j’appellerais un livre d’écrivain, comme les précédentes œuvres de Maistre que j’ai pu lire, comme le Maffesoli ci-dessus, comme Chesterton ou Orwell, comme en fait ce qu’un penseur peut produire de plus intéressant.
(Suite du commentaire dans l'espace du même nom ci-dessous.)
La Mort de Pompée (1643)
Sortie : 1643 (France). Théâtre
livre de Pierre Corneille
Kavarma a mis 6/10.
Annotation :
Je retrouve un peu mes amours classiques avec Corneille puisque Racine m’a déjà tout dit, même s’il n’est pas du tout exclu que je m’entretienne à nouveau avec lui dans le futur. Malheureusement cette pièce d’entre-deux le renifle fort, l’entre-deux. Corneille avoue à moitié dans sa préface qu’il dut remédier au manque d’action par des dialogues pompeux et, somme toute, assez insignifiants et faux. On ne lui donnera pas tort, et on passera sous silence le jeu de mot foireux commis à la phrase précédente. Un peu comme l’Alexandre de Racine, le César de Corneille est la figure du grand homme magnanime même envers ceux qui le haïssent, caractère dont on sent que la louange, en voulant épouser l’état d’esprit romain qui place sa grandeur dans l’honneur, rejoint de façon peut-être trop évidente le goût galant du XVIIe siècle, et la parfume ainsi, pour notre propre goût contemporain, d’un bouquet un peu trop fané. Mais c’est vraiment histoire de critiquer, parce que ça reste Corneille, c’est donc toujours un plaisir au moins stylistique.
Clitandre (1630)
Sortie : 1630 (France). Théâtre
livre de Pierre Corneille
Kavarma a mis 7/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
L’une de ses premières pièces. L’intrigue est une bravade aux commentaires négatifs de sa première, mais du coup le style accuse une de ces pulpes ! C’est vivant à souhait, et si le nœud amoureux ressemble un peu trop à du mélodrame indigent, la lecture reste un plaisir de gourmet à cause de ce style, précisément, qui part dans tous les sens à grands renforts d’exclamations, de jouteries, et recèle ce petit quelque chose de baroque qu’on retrouvera six ans plus tard dans l’Illusion comique. Et ce n’est pas pour déplaire. Ça finit bien, ça sautille, c’est bien frais. Une bonne petite limonade avant la relecture du Cid. Y’a bon.
Le Cid (1637)
Sortie : 9 juin 2021 (France). Théâtre
livre de Pierre Corneille
Kavarma a mis 9/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
Fidèle à ce qui semble être devenu une tradition, je lis le théâtre classique par groupes de trois pièces. Bon, pourquoi pas, on dirait que ça fonctionne bien et je le fais naturellement, par goût. Relecture de collège, à peine comprise à l’époque, donc nécessaire puisqu’il se trouve que, depuis, j’ai appris à aimer le théâtre français classique et sa langue impeccable. Rodrigue et Chimène, le couple sublime dans l’inflexibilité individuelle dont chacun se prévaut l’un contre l’autre, dont l’union heureuse se voit empêchée par l’honneur et le sens du devoir de chacun. La droiture morale faite règle, le sang espagnol bouillant pour le plaisir de la scène française qui voit se finir, conforme à son goût, la véritable histoire du Cid dans l’amour accompli, qu’elle n’avait pas. Mais ici, l’adaptation aux attentes du public est heureuse, elle couronne l’action sans trahir l’intégrité du rapport de force et résout l’intrigue d’une fin émouvante où l’on aura triomphé avec gloire, puisque vaincu dans le péril. Et je termine repu mon bol de Corneille, goûteuse collation que je compte me réserver ici et là, occasionnellement, entre les lectures.
Le Chat noir (1843)
The Black Cat
Sortie : 4 février 1853 (France). Nouvelle
livre de Edgar Allan Poe
Kavarma a mis 8/10.
Annotation :
Il n’y avait que ça sous la main pendant une soirée en solitaire, et en version originale, je m’y attelai donc sans plus tarder. L’œil continue de poursuivre les inquiétudes de Poe, le regard se fait insistant, fixe, scrutateur, éthylique, nourrit la folie naissante du narrateur, perturbe la perception jusqu’à induire la soif du meurtre. Et dans l’incendie de la psyché, amputé derrière un mur balzacien, se terre le borgne exultant, maudit triomphateur de la raison emmurée.
Les Deux Étendards (1951)
Sortie : 1951 (France). Roman
livre de Lucien Rebatet
Kavarma a mis 10/10 et a écrit une critique.
Annotation :
Voir chronique rédigée.
Monsieur Prokhartchine (1846)
Господин Прохарчин
Sortie : 1846 (France). Roman
livre de Fiodor Dostoïevski
Kavarma a mis 7/10.
Annotation :
Étonnant récit que celui-ci. Le phrasé court à 100 à l’heure, tout rayé de virgules dans tous les sens, c’est la cavalcade de la narration, en douze paragraphes et demi Dosto jette tout ce qu’il a ! On connaît sa tendance à marcher en rond quand il dicte quoi écrire à sa dactylo, ça explique tout à fait ce côté très vivant, très « flux de pensée en marche ». Mais c’est la première fois que ça me frappe autant… curieux. Tout ça pour une bête histoire de vieux sans histoire, qui finit un peu bizarrement, au bout de 25 ans de vie sordide où le vieux Prokhartchine a caché des gros sous dans son matelas bien que vivant dans une crasse accumulée… même pas deux vêtements à soi alors qu’il dort sur un petit trésor. Il y a des relents de père Goriot, quelque part, sans les filles à gâter et avec un soupçon de folie en plus. La folie russe. L’ombre de Balzac a l’air de traîner ses guêtres sur une bonne partie de l’œuvre de Dostoïevski d’ailleurs, surtout pour le côté sordide de la vie, servant le discours ou, à défaut du moins, le coup de pinceau, social, dans les deux cas. Récit intéressant.
Les Annales de Pétersbourg (1847)
Sortie : 1847 (France). Articles & chroniques
livre de Fiodor Dostoïevski
Kavarma a mis 7/10.
Annotation :
Texte qui semble mal-aimé… je comprends moyennement. C’est moins virtuose que ses romans (et pour cause, ce n’est pas un roman), moins brillant aussi (ce n’est pas tant le projet), mais c’est de la même vivacité ! On y trouve un Dostoïevski croqueur de portraits, fin analyste et studieux observateur. On a même le luxe de quelques clés de lecture, pour les Nuits blanches avec son étude du rêveur, pour les Carnets du sous-sol dans le contraste entre le pré-bagne plutôt occidentaliste et le post-bagne résolument slavophile, ou encore même pour Monsieur Prokhartchine où l’on peut lire un petit éclaircissement sur la tendance des Russes aux extrêmes : entre la vie de prince et la clochardise. Il ne cache pas tellement qu’il écrit ses chroniques dans le journal pour l’argent, il expédie vite fait les actualités dont tout le monde a bien raison de se foutre, lui le premier, et se concentre sur ce qu’il a remarqué, médité, observé. Un journaliste en somme, écrivain en devenir, qui bouillonne de s’exprimer. Ce qui donne par exemple aussi les esquisses sur le caractère russe, sa propension calculée au travail et la comparaison avec l’Allemand compresseur qui sont bien goûtues, des considérations sur l’art, en plus de fournir une vraie réflexion sur la nature du travail individuel et la manière de gérer son temps. Court et agréable à lire. Non, vraiment, c’était bien finalement.
Un coeur faible (1848)
Sortie : 1848 (France). Recueil de nouvelles
livre de Fiodor Dostoïevski
Kavarma a mis 7/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
Où l’on retrouve l’aspect coureur du style. Où l’acceptation du bonheur est impossible à l’innocent (car comment qualifier autrement ce Vassia ?), innocent qui préfigure peut-être un certain prince Mychkine ? Nouvelle du détraquement surtout, celui des nerfs d’un homme simple, trop simple ? si simple qu’un bonheur sans nuage ne puisse se concevoir, dont la modestie de la vie l’a toujours habitué aux embûches. Nouvelle très touchante : pauvre Vassia, qui n’aura pas su être heureux, simplement...
Le Rêve de l'oncle (1859)
Dyadyushkin son
Sortie : 1859 (Russie). Roman
livre de Fiodor Dostoïevski
Kavarma a mis 8/10.
Annotation :
Ah, ça c’est du bon Dostoïevski ! Et pour cause, vu que c’est le premier sorti après le bagne. Cette fameuse expérience sibérienne a peut-être été horrible pour lui, mais si bénéfique pour les autres hommes : après elle c’est la palanquée de grands livres, et sans elle on n’aurait peut-être jamais eu le grand Dostoïevski. Bénissons le destin qui fait souffrir les génies pour l’élévation des hommes !
Bon, de quoi ça s’agit ? D’une histoire quasi vaudevillesque en fait. Les scènes du salon bourgeois de Maria Alexandrovna sont absolument géniales, où le ridicule et les retournements éclatent comme la baudruche des convenances, comme cette volée de vieilles pies qui jacassent sous des sourires hypocrites en attendant la chute après l’ascension, comme de juste quand on prend son Balzac pour modèle. Le roman, au-delà d’être humoristique, est réellement drôle (je le précise au risque d’écrire une absurdité parce que ça ne va pas toujours ensemble). Mais quand on regarde de plus près les craquèlements du vernis, on aperçoit la tristesse du sort de l’oncle sénile, autre réceptacle de la propension de Dostoïevski à examiner les ridicules. On y retrouve aussi le profil du rêveur analysé dans la Chronique pétersbourgoise, en la personne de Vassia agonisant, confessant sa vie sur son lit de mort à une Zina bouleversée, qui rappelle aussi, à de menus égards, l’agonie du héros de Tolstoï.
Une vision du black metal (2021)
Sortie : 16 août 2021. Musique
livre de Sakrifiss
Kavarma a mis 7/10.
Annotation :
Sympathique petit livre, dans lequel le vidéaste un peu bizarre mais à l’esthétique terriblement black metal nous raconte, précisément, sa propre vision du black metal à travers un choix de chroniques recouvrant une assez large part de ses goûts personnels, eux-mêmes recoupant à peu près tous les sous-genres et les thèmes de cette musique. La structure alterne entre recueil d’anciennes chroniques et petits textes introductifs ou complémentaires sur ces thèmes. Assez bien mené, même si on regrettera peut-être un manque d’approfondissement réel que viennent certes compenser la teneur très personnelle du livre et la belle dose de découvertes qui y sont contenues. Parce que s’il y a bien quelque chose qu’on ne peut pas reprocher à Sakrifiss, c’est le manque de personnalité et de culture dans son domaine ! Mais justement, je trouve que cette manière de mettre le soi au centre de tout fait manquer quelque chose. A titre d’exemple, pour lui, le bon chroniqueur est celui que l’on se trouve, c’est-à-dire celui dont les goûts épousent les nôtres et les orientent vers des découvertes que l’on serait susceptibles d’aimer, avec lequel on bâtit une relation de confiance. Pourquoi pas, c’est un aspect effectif. Mais s’y limiter ne serait-il pas une façon de s’enfermer ? Pour moi, le bon chroniqueur est un homme de plume avant tout, et en tant que tel en tire son talent. C’est celui au contraire dont le style est assez puissant et l’analyse assez fine ou intelligente pour que le lecteur aille au-delà de ses propres goûts pour se laisser tenter par la nouveauté. Le bon chroniqueur ne serait-il pas, plutôt, et tout simplement, celui qui chronique bien ? Celui qui a cela de commun avec le bon critique ou le bon écrivain de trouver sa propre voix ? Paradoxalement, ces qualités sont celles de Sakrifiss, lui qui, grand amateur de DSBM, m’a fait lancer quelques albums de ce style que je goûte pourtant relativement peu au sein de ce désormais grand genre qu’est devenu le black metal. Et ce fut bien.
Du côté de chez Swann (1913)
À la recherche du temps perdu / 1
Sortie : 14 novembre 1913. Roman
livre de Marcel Proust
Kavarma a mis 9/10.
Annotation :
Relecture de ce premier volume, des années après, pour me rappeler un peu les personnages et l’atmosphère dans le projet de lire toute la Recherche d’ici l’année prochaine (incluse).
Les scènes au salon des Verdurin… un mélange parfait de malaise, de drôlerie, d’acuité psychologique phénoménale de la part de Proust et de mentalité bourgeoise fanée, ces scènes où tout ce que l’on veut c’est baffer tout le monde, même Swann, à la lecture desquelles on se dit que c’est presque comme si Rimbaud n’avait jamais existé. On se demande au bout d’un moment pourquoi il n’y en a pas un pour renverser la table, insulter la vieille Verdurin, claquer le Cottard, pisser dans la soupière et chier dans la ruche à pain avant de s’en aller le front haut, réempanaché de cette vigueur gauloise qui n’eût jamais permis une telle débauche de raffinement stérile et surtout stérilisant, mais vigueur désormais perdue. Stérilisant, vraiment ? Peut-être pas, finalement. S’il est vrai que sans la chute de Rome ou la Première Guerre on n’aurait jamais eu leurs grands poètes, de même il est vrai que sans les fesses plates de la bourgeoisie de la Belle Époque on n’aurait pas eu non plus son peintre, en la personne de Proust à la plume féconde, écris-je pour cligner de l’œil au personnage de Bloch et à sa manière hilarante de parler comme les strophes de Homère.
À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919)
À la recherche du temps perdu / 2
Sortie : 1919 (France). Roman
livre de Marcel Proust
Kavarma a mis 9/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
Où l’on se familiarise plus avant avec les méandres de la phrase proustienne, dans laquelle on trouve ici et là, entre les lames de fond berçantes et les vagues harmonieuses, le plaisir d’un récif, l’émotion d’un pic, la béance d’un cap, l’absence de péninsule, le choc d’un mot bizarre ou d’une période saillante au milieu du flot où l’érosion naturelle des lettres n’a pas encore accompli son œuvre, qui fait s’interroger sur sa place, sa forme, sa mise, qui nous fait nous demander pourquoi il écrit telle chose comme ça et pas de cette autre manière plus attendue ou pourquoi tel mot et pas un autre, et donne de plus en plus un réel plaisir de lecture à mesure qu’on se laisse emporter et qu’on navigue entre les menues anfractuosités, qu’on en admire les lésions riches de nouveaux coraux auparavant indiscernables mais qui soudain se révèlent à nous comme se révèlent à nous les fines et luisantes nuances de blond que porte le soleil de printemps sur les feuilles déjà très vertes des arbres, à la vue desquelles on s’arrête un moment, subitement ébloui de leur ambre clair, surpris de les voir, aussi pétillantes de leurs faisceaux de lumière, rayonner fraîchement dans leur nouveau liseré d’or.
Les Quatrains Valaisans (1926)
Sortie : 1926 (France). Poésie
livre de Rainer Maria Rilke
Kavarma a mis 7/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
Opuscule composé en français. Les souvenirs d’Antiquité, l’ombre de Virgile se glissent entre les collines et les vignes du Valais (et il y en a moult !) pour chanter encore ses élégies à travers la voix de Rilke, qui y transpose les beautés des campagnes romaines, imagine-t-on. Les images invoquées resurgissent en tête à qui a visité ce canton, puissants renvois avec les vignes étagées vers le ciel et les châteaux inondés de soleil sur leurs pierres flétries par le temps. Le monde est encore et toujours habité de ces vieilles déesses, de ces vieux esprits pulsant dans tous les buissons et tous les cours d’eau. Si Hölderlin chantait l’absence, Rilke chante la présence, celle du bruissement continu, celle de la cohabitation et l'alternance entre la révélation et le voilement.
Si le français n’est pas la langue maternelle de Rilke, il semble pourtant maîtriser les codes de sa poésie, en bon lettré européen et polyglotte, quitte à en jouer souvent, à renverser les règles et chercher plutôt les sonorités signifiantes que la conformation scolaire. Et si j’aime particulièrement l’intensité du résultat de ce qu’un poète peut faire par la restriction même des règles classiques, il faut avouer que le jeu de Rilke ne manque pas de fraîcheur.
« Nymphe, se revêtant toujours
de ce qui la dénude,
que ton corps s’exalte pour
l’onde ronde et rude.
Sans repos tu changes d’habit,
même de chevelure ;
derrière tant de fuite, ta vie
reste présence pure. »
Poème I, « Petite cascade ».
À l'Ouest, rien de nouveau (1929)
Im Westen nichts Neues
Sortie : 1929 (France). Roman
livre de Erich Maria Remarque
Kavarma a mis 8/10.
Annotation :
Depuis le temps qu’un cycle littérature de la Première Guerre me fait envie, j’ai décidé de passer le pas, avec non seulement le livre le plus célèbre du genre mais aussi l’un des plus anciens de ma PAL, du tout début de construction de ma bibliothèque. Acheté neuf pour la classe de seconde et achevé d’imprimer en 2013... pff... ça ne rajeunit pas.
Bref, on va le dire de suite : ce roman n’a pas volé sa petite réputation. J’imagine que tout a été dit dessus, je mentionnerai donc simplement qu’il est incroyable de voir à quel point Remarque parvient à garder la focale sur le narrateur (sorte de double fictif de lui-même) sans s’élever une seule fois au-dessus du marasme (ou de la mêlée, aurait dit ce pacifiste rouge de Rolland). Dans ce roman, toute philosophie est absente, toute pensée se meurt dans la boue et le sang. On suit le héros, on est derrière lui, on est dans son cerveau, tout le temps. On n’y pense même pas à analyser l’intrigue d’un point de vue stratégique, géographique ou historique. Toute connaissance préalable du conflit est inutile à la lecture. Tout est là, maintenant et tout de suite, le front est traumatique, la vie des tranchées quasi dans l’irréel, les permissions décevantes, car déphasées : les gros bourgeois de l’arrière ont plein d’opinions sur le front, la Mutter pleure pour son fils mais ne peut le comprendre. La vie normale s’est arrêtée pour les soldats, et la vie réelle continuant se peint en gris pour toujours. C’est un peu la mort de tout, et le procédé est très puissant.



















