Commencé juste après Noël, interrompu puis repris jusqu’à le terminer le jour de Pâques : les Deux Étendards aura figuré un sacré Carême dont son auteur aurait sûrement moqué, s’il avait lu ces lignes, le symbolisme sommaire et le ridicule peut-être un peu grinçant. Mais il est mort, et il a bien raison. Qu’est-ce qu’on peut faire de mieux quand on a écrit ça ?
Un verbe noble, élancé et musclé, élégant, que l’usage exquis et compassé des subjonctifs imparfaits rend délicieusement précis dans toutes ses nuances, aidé en cela par l’emploi brillant et vertigineux des adverbes et des adjectifs. Le chef a composé une savante recette : prenez la sève des Villon et des Rabelais, du jus rimbaldien mijoté dans le bouillon des moralistes et des tragiques, incorporez les épices mystiques prises à Dostoïevski pour l’exotisme, assemblez le sens de la narration carré du XIXe à la solide charpente psychologique de Balzac et obtenez une phrase renforcée de tous les bons nutriments de dix siècles de langue française, une phrase qui exhale ses vitamines autant qu’un corps frais et correctement nourri, par l’exposition seule de son vitalisme jeune, force l’admiration de sa propre santé. 1300 pages où chaque mot est à sa place et dont on ne retirerait pas une virgule. Peut-être que si l’on taisait l’admiration, on y trouverait quelques étirements. Leur langueur me semble tout à fait aussi passionnante que le reste.
Antéchrist compréhensif, le roman articule ses dissertations et module sa musique autour des thèmes chers à Rebatet, reprend insolemment la méditation ignacienne des Deux Étendards jusque dans son titre pour la creuser à fond, dévoiler jusqu’au noyau des trésors de psychologie humaine dans le démêlage assidu de ce qui fait l’amour, le non-amour et le désamour, le désir, l’attirance et le magnétisme, de Dieu, des femmes et de la vie. Soubresaut de paganisme viril mais obsolète dans un vingtième siècle grisâtre, le roman accuse sa part d’ombre tant l’ambiance délétère du siècle imprime à ses couleurs semi-chatoyantes sa griffe désabusée. La partition, si elle semble d’abord composée en majeur, altère pourtant, sempiternellement, ses mélodies de bémols mélancoliques. Chaque page est une variation, presque chaque phrase résonne en un vibrato sonore, déployant ses gammes mineures sur tous les modes, tantôt dans les atermoiements mystiques, tantôt dans le rut bestial, tantôt dans des points d’exclamations vigoureux, vitupérant la lourdeur éternelle de la médiocrité, souvent représentée par l’aphteuse bourgeoisie.
La réunion des deux tendances stylistiques françaises qui me tiennent particulièrement à cœur : la concision et la précision aristocratique du Grand Siècle avec la volubilité gouailleuse et bordélique de sa tradition pamphlétaire, en infusant encore au tout une énergie nouvelle par ce nouveau métabolisme solidement greffé. Mariage périlleux ou contre-intuitif, certes, mais mâle, et vital à mon sens. Et par là, l’union de leurs deux grands épigones du XXe siècle, cette polarité induite par Céline et Proust, mais en les dépassant. Aussi flamboyamment gouailleur, cynique et passionné que le premier, mais plus musclé et raffiné ; aussi musical, virtuose et fécond que le second, mais bandant plus dur et vigoureusement, Rebatet se place à mon sens au sommet et livre peut-être le plus grand roman du siècle dernier, qui fourmille déjà de très grands romans. L’un des meilleurs prosateurs français aura vomi son œuvre d’arabesques dans le sang et la souffrance, les souffrances de l’amour, de Dieu, des espérances et de la prison, comme tout chef-d’œuvre qui vienne authentiquement des tripes. Je n’aime pas les superlatifs mais ce roman m’y oblige. De fait, il me fait me joindre aux cris d’admiration de ceux qui l’ont déjà lu, et s’est hissé dès le deuxième ou troisième chapitre dans mon top 10 tant il est vrai que, même si c’est moi qui ai le livre dans ma bibliothèque depuis des années, dans l’attente stupidement béate du moment adéquat, c’est bien le livre qui m’a possédé, plus fougueusement que l’inverse.
Il y a tous les arts. Ce roman a une musique, il a une odeur, des courbes et du relief, des sculptures ornementées et une poésie des images, des harmonies profondes et des dissonances agrippantes. Il leitmotive son arrière-fond de motifs mélodiques : son Brouilly, sa théologie à coups de cannes, ses obsessions topographiques, ses dates symboliques. Il est teint des illusions et des désillusions de l’amour, coloré des enchantements et désenchantements de la religion, perclus de la tentation du Christ, parmi tant d’autres dont celle de la vie, tout chantourné de ses bigarrures néo-classiques, à chaque endroit bossu de toutes les ascèses et des rédemptions paradoxales de Michel Croz, lecteur baroque de Jean de La Croix et de Thomas d’Aquin mais pourfendeur de Barrès et Péguy, mécréant de bonne foi dans un monde désillusionné de Dieu. Amoureux d’Anne-Marie, l’angelot sublime désespérément rattaché à la terre par ce phénomène curieux de la Chute d’un point de vue laïc, qui a touché les étoiles célestes du bout de ses petits doigts mignons mais sans que le tampon de Dieu puisse bien coller sur l’endroit prévu à cet effet, j’ai nommé sa ferme poitrine de femme très femme, trop femme, qui aime trop l’amour pour se perdre dans l’Amour et qui a rejeté les abstractions de l’Incarnation pour mieux s’incarner elle-même. Mais la joliesse de l’entrain juvénile a oublié que le chaos n’est pas un lieu salubre, et que le crépuscule des idoles a un goût bien amer, quand l’aube ne vient jamais.
Roman d’une tendresse et d’un érotisme poignants aussi quoique beaucoup plus mature, il faut le dire, que chez mon cher Brasillach, confrère spirituel de Rebatet qui fut lui aussi un amoureux terrestre, un homme de chair, dont la jeunesse explique sans doute la naïveté plus moelleuse des sentiments, où l’adulte et capiteuse torpeur de Rebatet se fait plus ferme et entreprenante. Car si les flacons importent peu, il y a bel et bien plusieurs ivresses. Celle de Robert enivre comme un rhum arrangé, latine, émouvante et veloutée, quand Lucien frappe où il faut, se plaque au palais d’une vigueur de hoplite tel un bon scotch. Des descriptions sublimes de nuits pourprées, des insomnies de supplices charnels au cilice redoutablement adoré. Un fleuve de pages pour installer le désir, pour le lover dans son lit, le faire mouvoir et serpenter indéfiniment, puis sa consécration qui vient, tonnante, comme un concert résonnant à pleins trombones ! pour fondre ensuite bien gentiment dans la douceur des flûtes, où se dissolvent tous ces moments sucrés du fruit défendu. C’est du grand érotisme, frais et franc du collier jusque dans son caractère atmosphérique, point de pudibonderies de bande-mou, ça c’est sûr, mais aussi rarement vulgaire, sachant rester beau quand il le faut, sordide quand c’est nécessaire, sublimer le banal pour le rendre unique, encapsuler l’instantané pour en brocher l’éternité ; un érotisme, en deux mots : toujours vrai. Même au-delà de l’érotisme purement charnel, je mentionnais son caractère atmosphérique. Il s’agit de cette manière très sensuelle de tout ressentir, presque balsamique, à laquelle j’ai été extrêmement sensible déjà chez Brasillach. Des paysages somptueux aux pluies grises d’été sur le bitume fumant, des grands traits de Raphaël aux séquences de Wagner ou encore le soleil blondissant qui dore la peau des filles, jusqu’au récit, à la fin du livre, de la brave mais un peu obtuse Guitte, belle-sœur d’Anne-Marie, qui raconte en condensé l’escapade des amoureux dans un staccato oralisant plein de verve d’une géniale justesse ; tout, disais-je, pulse à grande sève sous des archaïsmes volontaires comme sous une écorce bruissante, et croît comme un arbre aux multiples fruits mûrs, tout ce qu’il y a de plus vivant. Et la dernière lettre d’Anne-Marie, dans la brume de ses ruines, finit de donner une saveur définitivement opiacée à toute cette tragique aventure.
C’est la tentation du Christ qui termine dans le sperme morose répandu sur une croupe aimée. C’est un coeur rempli de souvenirs, arraché au prix du sang. C’est une lanterne sourde qui réussit le pari de n’éclairer pas seulement celui qui la porte ; un concert d’harmonie dont les tubas se sont tus, et les trompettes faméliques se dilatent jusqu’à se cogner dans un temps trop étroit. C’est la volonté de la croyance par volupté de la transcendance mais le désespoir de l’impossibilité des dieux, où l’encens brûle toujours enivrant dans un temple vide. C’est le sanglot bref et foudroyant que les grands bonhommes barbus au cœur bien accroché ne peuvent pourtant retenir. C’est une grande vulve palpitante de vie étalée au centre d’un cadavre qui sent encore la vanille et le musc. C’est d’une verve pantagruélique toujours boutonnée jusqu’en haut. C’est un roman total. C’est un chef-d’œuvre.