Pas si facile de trouver des livres de critique sur la musique populaire – car quoi qu’on en dise, la musique de Leonard Cohen n’est pas de la musique savante – similaires à ce qui peut s’écrire sur la littérature. Une fois écartés 1° les hagiographies, 2° les livres de souvenirs écrits tant bien que mal par le type qui a été pendant un mois et demi l’assistant du roadie du bassiste de x (ou x est n’importe quelle vedette ayant dépassé les soixante ans et les 500 000 disques vendus) et 3° les biographies dont l’auteur se juge plus intéressant que son sujet (donc moins des livres sur x (par y) que des livres de y (sur x)), il ne reste pas des milliers de volumes…
Au moins, dans ces circonstances, A Broken Hallelujah attire l’attention, d’autant 1° qu’il est traduit en français par un musicien (Sylvain Vanot), 2° qu’il a de l’allure : illustrations, typographie, mise en page et 3° qu’écrit en 2014 et publié en français par une maison d’édition qui a réédité du García Lorca et consacre tout un pan de son catalogue à la musique (plus ou moins) pop, il échappe à la traditionnelle vague d’hommages intéressés qui suit la mort d’une vedette.
Bon, j’ai parlé de musique, mais en vérité le livre ne fait aucune différence entre le Cohen des chansons et le Cohen des livres, non plus entre Cohen public et Cohen privé. De même, s’il « n’est pas une biographie de Cohen » (p. 9), il n’est pas non plus pure étude ou exégèse. Disons qu’il oscille entre les deux genres, ce qui en l’occurrence n’est pas un défaut, d’autant que la plume de Liel Leibovitz peut être plutôt efficace : « Cohen – le docteur Kevorkian de la pop » (p. 10) est une formule qui fait mouche, ou encore « Sans pouvoir dire comment cela arrive, peu à peu, on se rapproche de ses chimères (la noblesse, le sourire discret, la connaissance des langue et le brio en moins), on obtient ce qu’on voulait, on grandit tant bien que mal à la poursuite de ce dont on rêvait à treize ans, en s’exerçant grâce à des films et des poèmes tristes sur la perte de l’être aimé, grâce aux accords mineurs de la guitare et à des chansons folk de fraternité socialiste vouée à l’échec » (p. 64).
En fil rouge, une analyse des traits marquants de l’esthétique de Cohen : la « quête de salut » (« thème unique qui, avec de subtiles variations, va l’obséder pendant toute sa carrière », p. 78), la judéité, l’inadaptation sociale, l’idée d’un sens caché des choses… À ceci se mêlent quelques digressions, générales ou portant sur tels ou tels vers, alternant avec ce qu’on appellera, faute de mieux, des mises en perspective socioculturelles du parcours de celui qui est devenu « parfait dans le rôle du “vieux sage post-crise financière”, un archétype dont la culture a désespérément besoin » (p. 259).
Le livre de Liel Leibovitz, sans être à proprement parler une somme sur son sujet, multiplie donc les angles d’approche, sachant que le meilleur angle pour aborder Cohen et tâcher de le cerner reste sans doute d’écouter encore et encore ses chansons et de lire ses livres, sachant que si vous n’avez pas fait au moins l’un des deux, vous vous ennuierez très certainement à la lecture de A Broken Hallelujah.

Alcofribas
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le 7 juil. 2017

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