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James Ellroy est un écrivain à part. James Ellroy écrit comme on tape dans un punching-ball : à grands coups d'onomatopées et en brisant le quatrième mur. BOUM. Visez-moi cette manière de répéter le nom du sujet plutôt que d'utiliser un p*** de pronom. DIIIINGUE.

Visez-moi ces phrases courtes, jamais plus d'une ligne et demie, grand max. Tac-tac-tac, droit à l'essentiel, sans fioritures. Mais pas forcément sans mystère ni confusion pour autant. Un peu comme une scène de fusillade dans un des ces vieux films noirs qu'Ellroy affectionne. Sur fond de jazz, naturellement. Pas un p*** de plan-séquence sur fond de rock à la Scorsese.

James Ellroy hait Scorsese. James Ellroy hait tout le monde - le monde qui l'entoure, en tout cas. Ce qui l'intéresse, c'est l'Amérique des années 50-60, celle avec des c***. "J'y suis comme un cochon dans sa merde", a-t-il déclaré un jour.

Bertrand se sentit pris d'un amour hideux pour cet écrivain.

[Suit un commentaire non pertinent]

Plutôt qu'à Martin Scorsese, c'est probablement à Clint Eastwood que je devrais comparer James Ellroy. Tous deux sortent de la vieille école, ils se moquent de l'establishment et du politiquement correct. Ils sont fascinés par une sorte de violence qu'ils voient comme typiquement américaine : celle que leurs héros (ou anti-héros, occasionnellement pour Eastwood et en permanence pour Ellroy) doivent déployer pour défendre "leur" Amérique. Ce qui les botte également, c'est comment la dite Amérique accueille leurs sacrifices, quel traitement leur est réservé. Or, dans les deux cas, le constat n'est pas très flatteur.

"Il y avait parmi eux des flics pourris, des artistes de l'extorsion et du chantage, des rois du mouchard téléphonique, des soldats de fortune, des amuseurs publics p*dés. Une seule seconde de leurs existences eût-elle dévié de son cours, l'Histoire de l'Amérique n'existerait pas telle que nous la connaissons aujourd'hui. [...] L'heure est venue d'ouvrir grand les bras à des hommes mauvais et aux prix qu'ils ont payé pour définir leur époque en secret."

Le programme est clair, aussi limpide qu'un discours de John F. Kennedy, l'accent bostonien chevrotant en moins - sauf que contrairement à Jack-Les Deux Minutes, Ellroy s'y tiendra. Ces hommes couillus et méchants auxquels il entend rendre hommage, l'écrivain en choisit trois pour assurer sa narration : Pete Bondurant, tueur à gages et maître-chanteur d'origine québécoise ; Kemper Boyd, agent d'infiltration du FBI et grand charmeur sudiste ; Ward J. Littell, juriste alcoolique, ex-séminariste et poseur de micros (je ne peux pas m'empêcher de me représenter Pitt, Clooney et Damon dans leurs rôles respectifs).

La période décrite est "particulièrement juteuse", selon les propres mots de l'auteur : il s'agit de celle s'étendant sur cinq années, du 22 novembre 1958 au 22 novembre 1963 ; soit du travail d'investigation du comité McClellan à l'assassinat de JFK à Dallas. C'est là que s'effectue le rapprochement avec Scorsese, car dès le premier chapitre d'American Tabloid, nous rencontrons deux figures historiques immortalisées par le réalisateur new-yorkais dans The Aviator et The Irishman respectivement : l'excentrique milliardaire Howard Hughes et le brutal leader du Syndicat des Camionneurs, Jimmy Hoffa.

Tous deux sont les employeurs de Bondurant, qui exécute sans états d'âme leurs œuvres les plus basses : glanage des ragots les plus crapoteux pour le premier, exécutions sommaires de syndicalistes trop honnêtes ou trop véreux pour le second. Son ami Kemper, quant à lui, est chargé d'espionner les frères Kennedy le long de leur chemin vers la Maison-Blanche, pour le compte de l'impitoyable directeur du FBI, John Edgar Hoover (qui a lui aussi eu droit à son biopic par... Clint Eastwood) ; mais le charme de JFK va bientôt faire son effet sur un Boyd en quête de rédemption, thème majeur de l'oeuvre d'Ellroy. Quant à Littell, le plus honnête des trois, mais aussi le plus auto-destructeur, il s'agira pour lui d'accumuler les preuves de collusion entre Hoffa et le crime organisé, entreprise ô combien risquée.

Le travail de recherche d'Ellroy est monumental, digne de celui de Tolstoï sur Guerre et Paix. Pour ne pas perdre son lecteur sous le poids des événements historiques dépeints, l'auteur aura recours à des chapitres entiers consacrés aux titres et articles de la presse de l'époque ainsi qu'à des écoutes du FBI (toutes fictives), procédé malin qui nous permet de respirer de façon presque ludique, tant Ellroy a le don des dialogues savoureux, acérés et saupoudrés d'humour très noir ("Les catholiques sont connus pour leur manque de mesure dès qu'il s'agit de crucifixion", déclare ainsi Hoover).

Respirer, le lecteur en a d'ailleurs bien besoin, car American Tabloid porte bien son nom : imaginez une accumulation de ragots, de chantages, de sexe, de meurtre et de machinations toutes plus sordides les unes que les autres sur 800 pages, le tout dans le style mi-journalistique mi-comic book dont j'ai fait la pastiche en ouverture. Il y a de quoi donner la nausée, d'autant qu'Ellroy ne retient pas ses coups et ne se renouvelle pas en ce qui concerne la narration classique. Pourtant, en s'en tenant rigoureusement à la ligne qu'il s'est lui-même défini en avant-propos, l'écrivain parvient à rendre l'ensemble non seulement digeste, mais passionnant, fascinant et révoltant tout à la fois.

Le mot "tabloid" dans le titre suggère en effet des informations trash et sans grand intérêt, alors que c'est tout le contraire qui se déroule sous nos yeux : la croisade anti-mafia de Bobby Kennedy, la corruption de Hoffa, ses liens et ceux de la bande à Sinatra avec les Kennedy et les grands padroni Giancana, Marcello et Trafficante, les coups bas de la campagne présidentielle de 1960, le financement des exilés cubain anti-Castro et du Ku Klux Klan par le FBI, la Baie des Cochons et bien sûr le meurtre du président... l'Histoire des USA nous est dépeinte à hauteur d'homme : du point de vue biaisé et désabusé de ses acteurs les moins recommandables et les plus nécessaires.
Qu'importe que Bondurant, Boyd et Littell n'aient pas existé : ce sont des prête-noms, au propre comme au figuré, les chevaliers mythiques de la "sainte-trinité" d'Ellroy, comme il le dit lui-même : "de la gueule, de la poigne et de la fesse."

Alors certes, l'auteur ne maîtrise pas encore à la perfection les ressorts du genre épique : ses rares incursions dans le lyrisme sont pour le moins pâteuses (mais peut-être est-ce volontaire ? "Jack [Kennedy] savait qu'il allait gagner. Kemper savait qu'il incarnerait la grandeur avec la force d'une énigme soudaine chargée de la capacité de prendre forme."), de nombreuses séquences assez confuses, les patronymes vont et viennent... c'est surtout le rythme qui est mal maîtrisé car les deux premiers mois, relativement anodins, prennent 200 pages là où l'année et demi qui mène directement à Dallas pèse moitié moins, dont un chapitre où Littell énumère des événements qui auraient pu faire l'objet d'un livre entier.

Mais ce ne sont que de petites erreurs de jeunesse, insignifiantes à l'échelle de l'œuvre entreprise. Avec American Tabloid, James Ellroy a réussi son ambitieux pari, ou du moins son premier volet, déjà monumental... tout en posant les pierres du second : déjà la communauté afro-américaine se bat pour ses droits civiques, sous l’œil vigilant et hostile de Hoover, tandis que Howard Hughes s'apprête à racheter Las Vegas aux mafiosi, et si le mot "Vietnam" n'a pas encore été prononcé, on sent tout de même l'Amérique et ses anti-héros s'engager dans un chemin sans retour : celui de l'American Death Trip.

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