Le connétable

Avis sur C'était de Gaulle

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En 1959, Alain Peyrefitte, jeune député obtient un privilège unique: prendre des notes en présence du général De Gaulle. A partir de ce moment, il se fait le mémorialiste du grand homme, comme il en fut quelques-uns dans l'histoire, attachés à des rois ou des conquérants. Pendant dix ans, il notera au jour le jour, tout ce que dit le général dans les conseils des ministres et au cours d'entretiens privés contre la promesse de ne rien publier avant au moins 10 ans après sa mort. Il attendra 1994.

L'accumulation de ces compte-rendus représente un pavé de près de 2000 pages sur papier bible. Je ne peux donc le recommander à tous. Pourtant, malgré les sujets évoqués plusieurs fois, le bouquin est passionnant. C'est l'Histoire en direct. On comprend qui était vraiment Charles De Gaulle au travers de ses scrupules, de ses hésitations sur la manière d'arriver à ses objectifs, mais la constance de ceux-ci au fil du temps. On comprend aussi ce qui fait un grand homme: cette faculté de voir au travers du brouillard d'informations, d'évènements, de déclarations, ce qui compte et les conséquence à court et à long terme: une vision claire, une analyse pertinente, une projection visionnaire et surtout une volonté inflexible.

A propos de ce livre, on a souvent parlé de ses incertitudes et ses changements d'avis. C'est une analyse très superficielle, car s'il change de tactique pour s'adapter aux situations du moment, ses objectifs à long terme ne varient pas. Déjà dans ses premiers livres, "Au fil de l'épée" et "Vers une armée de métier" (des livres qui seront au chevet de nombre de généraux allemands qui appliqueront ses théories, comme Rommel et Gudérian, alors qu'il sera négligé par notre état-major), il élabore ce qui sera sa doctrine au cours de la seconde guerre mondiale. Il en sera de même de ses idées sur les institutions, des rapports que la France doit entretenir avec les autres pays européens, avec les puissances hégémoniques et surtout sa volonté d'indépendance pour la France.

La carrière politique de Charles De Gaulle commence le 21 Mai 1940. Les armées françaises sont en pleine déroute. Le gouvernement cherche au milieu de cette débâcle un officier victorieux pour remonter le moral aux français et à nos troupes. Le choix s'impose: un colonel théoricien de la guerre de chars, victorieux des blindés allemands à Montcornet et Crécy-Sur-Serre. Son discours improvisé dans l'urgence est déjà une préfiguration de ce qu'il dira le 18 Juin sur les ondes de la BBC: "...Les succès de l'ennemi... viennent de ses divisions blindées et de son aviation de bombardement, pas d'autre chose! Eh bien nos succès de demain et notre victoire, nous viendrons un jour de nos divisions cuirassées et de notre aviation d'attaque. Il y a des signes précurseurs de cette victoire mécanique de la France..."
En pleine débâcle, il pensait déjà que la guerre ne faisait que commencer, que ce serait une guerre mondiale, que la France devait se mobiliser pour participer à une victoire inéluctable dont on ignorait juste combien de temps elle durerait.
Cette allocution le fera nommer général à titre provisoire et sous-secrétaire d'Etat à la guerre par Paul Reynaud. Ils seront les deux seuls à refuser la défaite. Paul Reynaud sera emprisonné par Pétain puis par les allemands. De Gaulle continuera la guerre en commençant par son fameux discours que nous commémorons aujourd'hui.

Les institutions

pendant sa "traversée du désert", ce militaire de formation qui a aussi une grande culture littéraire acquiert une formation de droit constitutionnel. Cela lui permet lors de son retour au pouvoir d'élaborer un projet de constitution, avec l'aide de divers spécialistes de tous bords, conforme aux principes qu'il défend depuis toujours et notamment depuis son discours de Bayeux en 1946.

Il s'agit tout d'abord de combattre les partis politiques, qui sous prétexte de démocratie, ont détourné le système parlementaire à leur profit, c'est-à-dire distribuer des postes à leurs membres avec pour conséquence immédiate l'instabilité gouvernementale et le détournement de la souveraineté populaire. C'est ce que nous observons par exemple aujourd'hui au parlement européen: les électeurs votent pour des listes dont les têtes sont des personnages connus et populaires, alors que ceux qui suivent en position éligible sont les apparatchiks méritants et dociles qui suivront les mots d'ordre. L'assemblée ainsi constituée d'un grand nombre de groupes négocie des alliances dont les résultats et les options politiques échappent totalement aux électeurs. Le peuple européen est trompé.
A la place, il propose des élections par scrutin uninominal à deux tours, qui donne aux électeurs le choix de l'homme, sans toutefois se disperser comme dans un scrutin à un tour qui ne permettrait pas à une majorité de se dégager et redonnerait le pouvoir aux partis par le jeu des alliances.
En 1962, il apporte une modification essentielle à la constitution par voie référendaire, confirmant ainsi que les grandes réformes constitutionnelles doivent être soumises directement au peuple. Il s'agit alors de faire élire le président de la république au suffrage universel direct, lui donnant ainsi la seule légitimité que reconnait le général De Gaulle: celle du peuple. L'ensemble de la classe politique s'y oppose, bien sur. Le peuple l'adopte à presque 80%. Adoubé par le peuple, le président acquiert la même légitimité que l'Assemblée Nationale. Le système évite ainsi les écueils des systèmes parlementaires et présidentiels en donnant au peuple français le pouvoir d'arbitrage.
Au cours des conversations qu'il a avec ses proches, on voit que De Gaulle prévoyait que les partis viendraient détricoter ultérieurement cet équilibre pour revenir sous des apparences de stabilité à un système d'alliances en modifiant notamment la durée des mandats. Nous voyons aujourd'hui qu'il avait raison. Chaque modification de la constitution faite depuis, l'a été dans ce sens, la plus criante fut de ramener la durée du mandat présidentiel à la durée du mandat législatif, ce qu'il craignait particulièrement.

L'Europe, l'Europe, l'Europe

"L'Europe n'est pas un protectorat américain. L'Europe sera européenne ou ne sera pas."

On a souvent considéré De Gaulle comme un anti-européen: c'est absolument faux! Il considérait l'Europe comme la meilleure façon d'opposer la puissance économique européenne à l'hégémonie américaine, à condition que les européens soient capables de fermeté.

De Gaulle s'opposait à "ce machin" qu'il faut comprendre par toute cette administration foisonnante, à commencer par la Commission Européenne" dont l'unique ambition est d'imposer sa loi aux gouvernements nationaux. De Gaulle veut une Europe des nations.

Pour cela, il est bon de connaître les identités et les désirs de chaque nation:

La France veut gagner son indépendance, menacée par les super-puissances qui ont pour ambition de se partager le monde. L'Europe peut être pour elle le moyen d'acquérir un poids suffisant pour jouer à jeu égal avec les super-grands.
Par ailleurs, son seul intérêt économique serait de mettre en place une politique agricole commune qui fixe les prix des produits agricoles à l'intérieur de la CEE.
Ses grandes entreprises agissent déjà ou ont l'ambition d'agir à l'échelle mondiale, mais elles sont pénalisées par l'aide (la fiscalité) qu'elles doivent apporter à notre agriculture nationale pour compenser ses prix de production plus élevés.
La France a plusieurs atouts. Elle occupe une position centrale, géographiquement, politiquement et défensivement (elle est la seule à disposer de l'arme nucléaire et avoir une véritable armée). Elle a le choix de ses partenaires économiques: l'Allemagne ou la Russie (URSS), son alliée traditionnelle sans pour autant rompre ses alliances.
Elle a le pouvoir et la force de dire non.

La Grande Bretagne considère l'Europe comme un nouveau blocus continental. Après avoir tenté de la détruire de l'extérieur, elle demande son adhésion à ses conditions pour la casser de l'intérieur.
Après avoir perdu son empire colonial, elle s'appuie sur ses restes, le Commonwealth. Incapable de choisir entre ces deux pôles, elle voudrait entrer dans l'Europe sans rompre ses liens économiques et politiques avec le Commonwealth et les Etats-Unis, qu'elle ferait entrer en passagers clandestins avec elle dans la CEE, la détruisant du même coup.
Dans un premier temps, les pays Anglo-saxons avaient tenté de noyer l'Europe dans la "grande zone de libre-échange" qui regroupait essentiellement les pays de langue anglaise et affiliés du monde entier. Après avoir échoué face à De Gaulle (la France ayant mis son véto), Ils tentent de lui imposer une "petite zone de libre-échange" comprenant outre les anglo-américains, les pays scandinaves. Cette "petite zone de libre-échange" n'ayant pas d'incidence réelle sur le fonctionnement de la CEE, elle est abandonnée.
Les Etats-unis lanceront alors le "Kennedy round" qui deviendra le GATT, puis l'Organisation Mondiale du Commerce. Aujourd'hui chaque pays européen y adhère et l'Europe également. L'Europe existe-t-elle encore autrement que comme une institution supra-nationale et parasite?

**L'Allemagne**a obtenu sous Adenauer tout ce qu'elle pouvait raisonnablement espérer, grâce à De Gaulle qui a rendu aux allemands leur dignité, leurs mines (indispensables à leur industrie) et leur armée. Tout cela sans contrepartie.
Les successeurs d'Adenauer, dans le contexte de leur système parlementaire et fédéral fait de luttes de partis d'alliances et de tractations de couloirs, veulent toujours plus. Ils demandent la réunification de l'Allemagne, le droit à l'arme nucléaire, etc... sans comprendre que personne ne peut accepter le retour à une Allemagne telle qu'elle était à l'époque d'Hitler.
Ils sont si instables qu'ils signent un traité avec la France et le violent immédiatement.
Ils comptent sur les américains pour assurer leur défense et pour faire pression sur les russes pour leur réunification.
Ils n'offrent rien en contrepartie et refusent ou s'opposent sournoisement à la création d'une Politique Agricole Commune demandée par la France.
L'Allemagne craint par-dessus tout que la France noue des liens économiques avec les pays de l'Est, ce qui la mettrait hors jeu.

L'Italie est soumise depuis la guerre à un système parlementaire très instable soumis à toutes les combinaisons. Les parlementaires italiens sont favorables à une Europe supra-nationale dans laquelle ils pourront se livrer à tous les jeux d'alliances, à toutes les combinaisons favorables aux carrières personnelles.
Ils sont par ailleurs très soumis aux influences américaines.
Ils n'ont pas encore d'Agriculture très performante et active à l'exportation. Ils la développent. Ils sont opposés à la réglementation des produits agricoles.

La Belgique, Les Pays Bas et le Luxembourg souhaitent une Europe supra-nationale qui leur donnera un pouvoir qu'ils n'ont pas.
ils sont par ailleurs, comme les autres impliqués dans les jeux politiques d'alliances réversibles, qu'on appelle aujourd'hui la "politique politicienne".
Ils sont également favorables à l'entrée du Royaume Uni et soumis aux Etats Unis.

Dans toute l'Europe, seule la France de De Gaulle se préoccupe de l'indépendance de l'Europe et de la souveraineté des nations (avec Adenauer). A l'intérieur même du pays, tous les partis et la presse issus des républiques précédentes défendent une Europe supra-nationale administrative et parlementariste.

Je rappelle ici que les français (ils préfèrent l'oublier aujourd'hui) ont adopté le 20 Septembre 1992, par référendum le traité de Maastricht. C'est le 29 Mai 2005 qu'ils refusèrent la Constitution Européenne, qui par certains côtés réduisait les accords de Maastricht (mais ce n'est pas quand on a fait dans son froc...).

Il faudra attendre Jean-Paul II pour retrouver un chef d'état capable de s'affranchir de la tutelle des féodalismes et affirmer son soutien à l'indépendance des peuples et favorable à une Europe des Nations.
Malheureusement, le Vatican n'a pas voie au chapitre.

...A suivre...

Lorsqu'il était son premier ministre, Pompidou répétait à ses ministres: "Nous devons être le gant de velours autour de la main de fer."
Mais que reste-t-il lorsqu'on retire la main de fer?

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