Maintenant, il regarde, il voit. Les objets se mettent pour lui les uns en avant des autres ; les objets ont de nouveau entre eux des distances plus ou moins grandes. L'espace s'organise aux alentours de sa personne en hauteur et en profondeur. Le soleil l'aide. Le soleil d'abord voulait l'empêcher, il n'y a pas réussi. L'homme force le soleil à l'aider ; si tu ne veux pas, vois-tu, je te force ; et ça c'est un caillou, ça c'est un caillou. Il voit ces roches éclatées dont la tranche à vif est dans la lumière : des bleues avec des veines blanches, des violettes comme la pervenche, des brunes comme la châtaigne, d'autres qui sont roses comme la fleur du trèfle ou bien comme noircies au feu ; ah ! des cailloux tant qu'on en veut, et, superposés ou juxtaposés, ils font une chose pas vraie, une chose qu'il n'a jamais vue, sous le soleil qui, lui, est resté à sa place et, lui, il existe pourtant. Il existe, moi, j'existe, se dit-il ; mais alors où est-ce que je suis ?
Je sais à peine quoi dire de Derborence : on se sent tout petit face à l’écriture de Ramuz où se mêlent la merveille et l’effroi, comme face à cette montagne qui tombe une nuit sur les bergers qui y sont montés pour l’estive, engloutissant chèvres et hommes - tous sauf un, qui ressortira à demi-fou deux mois plus tard de l’éboulis, comme le Colonel Chabert émergeant du charnier d’Eylau. Et toujours cette manière si troublante qu’a Ramuz, comme dans la Grande peur dans la montagne, d’écouter l’écho se rire de ces hommes minuscules, petites tâches mouvantes qui chatouillent les flancs des rochers.