Little Icarus

Avis sur Des fleurs pour Algernon

Avatar Silencio
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Des Fleurs pour Algernon est un livre que j'aurais aimé lire plus tôt. J'ai tout de suite été attirée par l'histoire, de part mon histoire personnelle.

Sans les détester, j'ai un instant de répulsion instinctif pour les gens qui réussissent partout et paraissent presque parfaits. Ayant toujours ressenti comme une violence l'injonction à la performance sous ses multiples formes, je n'imagine pas ce que peut ressentir une personne handicapée mentale.
Une personne aveuglée par la lumière du dehors qu'il observe depuis le trou minuscule d'une serrure, dans une pièce à jamais obscure.

Je ne peux me mettre à leur place. Mais la littérature a aussi cette magie : lever les barrières de l'impossible en suscitant l'imaginaire.
C'est ce que propose ce roman à la première personne, façon journal intime, qui nous met dans la tête d'un personnage très attachant : Charlie Gordon. Il se propose volontaire pour une expérience chiurgicale destinée à décupler ses facultés mentales. Il veut devenir intelligent, arracher à la vie ce qu'elle lui a refusé. Même idiot, sa volonté de dépassement émeut et interpelle. Sa bonté naïve nous touche et nous ait insupportable, car elle invite à la lâcheté de ceux qui profitent de sa faiblesse, la méchanceté de ceux qui se moquent, l'ignorance de ceux qui le rejettent, la petitesse de ceux qui l'utilisent pour se sentir malins. Il ne s'en rend pas compte, avide qu'il est d'être aimé et d'avoir des amis, même s'ils rient de lui. Lui, il croit qu'ils rient avec lui.

Au fur et à mesure que ses facultés augmentent, on a le coeur serré de ses prises de conscience. Avec une rapidité brutale, il revoit ses années de dénuement intellectuel, sa solitude, ses expériences humiliantes, déshumanisantes. D'idiot, il devient génie, et découvre aussi l'amour et le sexe. Devenu trop lucide, méprisant les médiocres et les lâches (au fond, le commun des mortels), il s'en retrouve isolé, d'autant plus que son intelligence émotionnelle et relationnelle tâtonne encore au stade du vieux Charlie. Un vieux Charlie qui reprend lui aussi cruellement ses droits, qui après avoir été rejeté par sa famille, est rejeté, dans une lutte désespérée contre lui-même.

La fin tragique à souhait, où il retournera récurer les cabinets (retour à la case départ, perte de dignité?), est implacable. Il redeviendra idiot aussi vite qu'il est devenu intelligent. A cela d'encore plus terrible : il aura conscience du retour de son impuissance et de la pitié des gens qui ont assisté à son rise and fall. Finalement, le roman (au delà de sa critique des dérives eugénistes) jette un regard sans concession sur la norme mentale adoptée par aussi bien par les brillants scientifiques que par les petites gens : celle qui consiste à évaluer l'intelligence comme preuve de supériorité et d'utilité sociale et métaphysique. C'est celle-là même qui suscite aussi cette pitié, qui deviendra insupportable à Charlie même s'il ne peux plus en analyser les causes. Il portera en lui une tristesse quasiment organique, insondable. Il ne pourra plus jamais comprendre et voir dans son esprit d'où elle vient.

Finalement, quel est le pire? L'aveuglement intérieur mais la simplicité heureuse, ou la lucidité mais la souffrance ? Dans tous les cas on est en proie à la vulnérabilité et la solitude. La question, intemporelle, demeure sans réponse, car nous sommes hors de sa portée.

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