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le 6 oct. 2023
SuivreLa bête humaine
[Critique à lire après avoir vu le film]Il paraît qu’un titre abscons peut être un handicap pour le succès d’un film ? J’avais, pour ma part, suffisamment apprécié les derniers films de Cristian...
A travers de nombreux témoignages, ce livre retrace l'histoire du jazz, des débuts jusqu'à la fin des années 50.
En premier lieu, Le Dixieland et le blues à la Nouvelle-Orléans, avec les grands créateurs : Buddy Bolden (considéré comme le premier à avoir joué du jazz mais qui n'enregistra rien), Kid Ory, King Oliver, Jelly Roll Morton, Babby Dods, les frères Noon, Zutty Singleton, Sidney Bechet, Buster Bailey, Pee Wee Russel et, bien évidemment, Louis Armstrong.
A la fermeture du quartier de Storyville, beaucoup de musiciens émigrent à Chicago qui devient le nouveau cœur battant du jazz. Bix Beiderbecke y creuse son trou, notamment avec sa composition In a Mist, d'une surprenante modernité, quand Frank Trumbauer (l'influence principale revendiquée de Lester Young) et Jack Teagarden (étoile du trombone) émergent. C'est enfin le règne des grands pianistes de boogie et de stride : Willy "the Lion" Smith, James P. Johnson, Earl Hines, Sammy Price et Fats Waller rejoignent le très prétentieux Jelly Roll qui clame qu’il a inventé le jazz. On découvre que des musiciens moins connus étaient alors considérés comme d'immenses improvisateurs. Le pianiste Clarence Willams, le trompettiste Joe Smith, les cornettistes Bunk Johnson et Jimmy McPartland, le guitariste Bud Scott, le batteur Kaiser Marshall. Quelques femmes : les pianistes Mary Lou Williams et Lil Armstrong, les chanteuses de blues Ethel Waters, Ma Rainey, Alberta Hunter et la plus grande, Bessie Smith, à qui un chapitre entier est consacré. Je découvre aussi que dès le départ la contrebasse était bien présente (pas seulement le tuba) ainsi que la guitare (pas seulement le banjo) et la trompette (pas seulement le cornet).
De Chicago, le centre névralgique se déplace à New York. Nous sommes à l'aube du middle jazz, avec les big bands, ceux de Fletcher Henderson, Duke Ellington, Chick Webb et, côté blanc, du bien nommé Paul Whiteman, sans oublier Benny Goodman, tout aussi bien nommé. Les stars étaient jusqu'alors les cornettistes ? Les saxophonistes se font une place à leur côté : Coleman Hawkins, Chu Berry, Ben Webster, Bud Freeman et Don Redman suscitent l'admiration. Joe Venuti au violon et Eddy Lang à la guitare, chez les frères Dorsey à Detroit, préfigurent le Hot Club de France.
Côté chanteuses, Billie Holiday, Ella Fitzgerald et Carmen Mc Rae sont mentionnées ou témoignent. Billie Holiday raconte ainsi, page 239, comment elle fut embauchée par le patron du Log Cabin Club. Il lui demanda de danser, ce fut horrible, elle proposa de chanter le fameux Travelin' Light, accompagnée par un "vieux type qui jouait du piano [dans un coin]". C'était Dick Wilson, qui enchaîna sur Body and Soul. Tout le monde se mit à pleurer. Billie fut immédiatement embauchée. Elle s'empressa de dépenser les dix-huit dollars de pourboire (une somme énorme) en achetant un sandwich puis un poulet entier. Elle crevait de faim. La chanteuse précise aussi que dès l'âge de 9 ans elle écoutait Pops (Armstrong) et Bessie (Smith) mais que sa mère la fouettait car elle "considérait le fait d'écouter ce genre de musique comme un péché". La musique du diable on le sait, s'agissant du blues.
C'est ensuite la grande époque de Kansas City, autour de Benny Moten puis de Count Basie. Mary Lou Williams et Jo Jones, pour l'essentiel, témoignent de l'extraordinaire effervescence de cette époque où les jams duraient toute la nuit. "A l'époque, c'était chose courante qu'un morceau dure une heure et plus. Ça ne lassait personne" raconte Jo Jones. Là aussi quelques noms inconnus apparaissent. Tommy Douglas était, selon Jo Jones toujours, "l'un des meilleurs saxophonistes vivants", ayant influencé Parker. Ben Pollack, "l'un des meilleurs [batteurs] qui aient jamais existé !" selon Jimmy McPartland.
Et puis, il y a ceux que l’Histoire a retenus. Charlie Parker a fait son apparition à Kansas City, ce que montre très bien le film de Clint Eastwood, Bird. De là, retour à la côté Est pour décrire l'arrivée du mouvement bebop, dont l'origine du nom est controversée. Selon Kenny Clarke, "il avait été inventé par de vieux musiciens réacs, qui ne savaient pas jouer cette musique". Pourtant, bon nombre de représentants de l'époque swing, ici Coleman Hawkins, Mary Lou Williams ou Oran "Hot Lips" Page (qui prétend que c'est Fats Waller qui a inventé le mot), disent le plus grand bien de cette révolution. Roy Eldridge est décrit par Kenny Clake comme celui "qui m'a poussé à utiliser la "top cymbal" en superposant des rythmes de la main gauche."
Selon Teddy Hill, le mot vient du jeu de Kenny Clarke. Page 405 : "Kenny Clarke a continuer à jouer les temps faibles et ses petits trucs rythmiques à la grosse caisse. Je l'imitais et je lui demandais : 'qu'est-ce que c'est que ce klook-mop ?' C'était le son que ça donnait et c'est comme qu'on a appelé leur musique. Plus tard, c'est devenu le 'be-bop'"
Les grands clubs de la 52ème rue (dite "La Rue") qui virent éclore le style sont égrainés : le Minton's bien sûr, créé par Henry Minton qui était un ancien saxophoniste, mais aussi le Monroe's où Bird commença, l'Onyx Club, les Kelly's Stables, les Three Deeuces, le Downbeat, le Famous Door, le Hickory' House. On peine à imaginer autant de clubs agglutinés dans un seul quartier. Une transposition de l'effervescence de Kansas City - qui fait rêver aujourd'hui où il y a bien plus de musiciens de jazz que de possibilités de jouer (tout du moins rémunéré). Comme là-bas, la compétition est la règle. Ainsi le batteur Billy Taylor évoque-t-il Buddy Rich et Sid Catlett, page 421 : "Buddy surpassait tous les batteurs, sauf Sid. Il jouait tout ce qui lui passait par la tête, d'une façon fantastique. Alors Sid montait, sans se presser, sur l'estrade, jouait ses lignes simples et mélodieuses et l'emportait." Un boppeur raconte aussi ce qui a stimulé les idées musicales : alors que les jams se multipliaient, la scène était souvent tenue par des gens qui jouaient mal mais s'imposaient. Les boppeurs créèrent une musique que ces raseurs étaient incapables de suivre. Une façon de faire le ménage ! L'ennui, c'est que bien des auditeurs se mirent à délaisser également le jazz, devenu une musique moins populaire...
Tous les boppeurs paient leur tribut à leurs aînés de l'époque swing. Parker avec Lester Young, mais aussi Dizzy avec Roy Eldridge, page 403 : "Dans ma jeunesse, je ne voulais jouer que du swing. Eldridge était mon idole. Mon seul but, c'était de jouer comme lui, mais je n'y suis jamais arrivé complètement. Alors j'ai essayé autre chose et ça a donné ce qu'on nomme aujourd'hui le bop."
A partir de 1947, La Rue entame son déclin, rongée par les trafics et la délinquance. Bon nombre de clubs se déplacent à Broadway, tels le Birdland ou l'Aquarium.
Après un chapitre consacré au problème crucial de la drogue, on achève ce parcours avec le jazz cool, sur la côté Ouest. Stan Kenton est l'un des rares musiciens vertement critiqué, sans doute pour son intellectualisme. Paul Desmond et Dave Brubeck témoignent de cette période très créative, où l'on tenta notamment une synthèse du jazz avec la musique classique. Stravinsky composa pour Woody Herman un Ebony concerto ("Il a eu beaucoup de patience. Il nous a chantonné les différentes parties"), quand Darius Milhaud observa le jeu de Kenny Clarke et encouragea Brubeck. Parker : "(...) je crois bien que Bartok est devenu mon compositeur favori". Lee Konitz : "J'aime particulièrement les quatuors à corde de Bartok. En fait, c'est l'une des musiques les plus swinguantes que j'aie jamais entendues (en dehors de Bach), sous la forme classique."
La suite ? Ce sera, seulement quelques années plus tard, la réaction du hard-bop. L’épopée de ce Racontez moi ça (écrit, sur la couverture, sans le tiret entre moi et ça, de façon incompréhensible - car en dehors de cela l’édition est soignée) s’achève au seuil d’un nouveau courant qui ramènera le jazz sur la côte Est dans un mouvement de balancier évoquant le swing.
Le jazz à toujours aimé les anecdotes. Il fourmille d’histoires qui sont autant de mythes dont l’amateur raffole. Leur véracité importe peu : elles portent l’esprit de cette musique et nourrissent en cela le musicien ou le mélomane. Cet ouvrage y contribue. Beau travail qu’ont mené là les deux Nat.
Créée
le 23 févr. 2026
Modifiée
le 24 févr. 2026
Critique lue 2 fois
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