Holly est une quarantenaire qui mène une vie confortable dans le Michigan, avec Eric, son mari, et sa fille adoptive Tatiana. Chaque année le couple invite la famille d'Eric et des amis pour le repas de Noël. Mais ce matin là, une panne de réveil les oblige à se lever en catastrophe. Eric part aussitôt chercher ses parents à l'aéroport, tandis que Holly émerge péniblement et s'attèle à la préparation du repas. Mais décidémment, la matinée ne ressemble à aucune autre. Elle est comme hantée par une litanie répétitive, le ressac des mêmes mots : Quelque chose est venu de la Russie jusque chez nous. Et Holly, poétesse contrariée qui souffre de son manque d'inspiration, recherche désespérément un espace qui lui permettrait d'écrire.
L'esprit d'hiver c'est aussi la Sibérie, ses grandes plaines glacées, une ville russe d'une laideur sans fin, un orphelinat sinistre que le couple visitera deux fois pour adopter Tatiana. Tatiana, le bébé Tatty, l'amour de la vie de Holly qui ne peut pas avoir d'enfants. A la trentaine elle a dû pratique une double mastectomie et une ablation des ovaires pour éviter une forme de cancer inéluctable, déclenché par de mauvais gènes. Tatty n'est pas porteuse du gêne. Mais que sait Holly de son histoire ? Pourquoi a-t-elle été abandonnée ? Qui étaient ses parents biologiques ?
L'esprit d'hiver c'est aussi une tempête violente qui s'abat sur le Michigan, bloquant Eric sur le chemin du retour. Les invités décommandent les uns après les autres. Holly se retrouve seule avec Tatiana à la maison, un étrange ballet prend place dans l'étouffement des chutes de neige. La narration est celle du flux des pensées de Holly, où se mêlent ses gestes du quotidien aux souvenirs, ses peurs et ses doutes, ses ressentiments vis à vis de sa belle-famille. De cet écheveau, il est difficile d'appréhender le monde réel. Plus on pénètre dans cette matière inquiétante, plus les doutes et les interrogations se condensent. Jusqu'au deux dernières pages du roman qui résument les éléments factuels de l'histoire. Deux pages essentielles, des bouées qui nous ramènent au monde réel et nous évitent de nous noyer dans l'esprit de Holly. Car il est peu de dire que cette lecture est éprouvante.
Le roman en soi se situe à l'épicentre de la conscience du personnage principal. Il y a bien sûr un petit air du livre The Hours de Cunningham, adapté avec justesse à l'écran par Stephen Daldry. Comme dans les romans de Virginia Woolf, nous écoutons la conscience comme un médecin écoute le cœur avec un stéthoscope. Après cette lecture, des poèmes de Sylvia Plath me sont revenus à l'esprit. Des poèmes sombres, vénéneux. Détresse de femmes. Laura Kasischke a dans une première vie été poétesse, puis elle s'est tournée vers le genre romanesque. Avec brio. C'est un livre puissant. Seule une femme peut écrire d'une manière aussi clinique.
Si la neige est claire, le blizzard du Michigan transporte une nuit sombre et implacable. Difficile d'oublier un roman aussi tragique. Ne surtout pas oublier les deux dernières pages.