La physique quantique érigée en croyance

Avis sur Il existe d'autres mondes

Avatar Antichrist
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L'ouvrage démarre bien. Bayard fait un rapide rappel des différentes conceptions des mondes parallèles permis par la physique quantique. Il se place donc sous l'égide de l'argumentation scientifique rationnelle pour ensuite basculer sur les utilisations littéraires romanesques de ce thème. Ce basculement est encore plutôt réussi, bien que plus banal, puisque Bayard tente de théoriser (à partir d'un seul exemple par chapitre) certaines pratiques : comment les auteurs mobilisent le passage entre les mondes ? Quel est le statut du voyage dans le temps ? Quel statut accorder aux "échos" entre les mondes ? Puis une troisième partie démarre et tout s'effondre. Bayard ne traitera plus des enjeux romanesques et fictifs mais tente d'appliquer la théorie des mondes parallèles à la vie même des écrivains ! Sauf que Bayard tente le grand écart entre le fait d'écrire de la pure science-fiction assumée comme telle et de garder la rationalité scientifique, sans que cela ne fonctionne.
C'est totalement grotesque puisque Bayard pousse la physique quantique là où elle ne va pas d'elle même : quelle est la validité de ces arguments, ressassés à l’infini, et en plus présentés comme scientifiques : les artistes sont plus sensibles que d'autres aux mondes parallèles (Ha bon ? Pourquoi et comment ? Si ce n'est de remettre sur la table une conception très romantique de l'artiste) ? Il y a des symptômes, nommés "échos", des mondes parallèles auxquels ces fameux artistes ont accès pour écrire leurs fictions (sauf que Bayard ne s'appuie jamais sur des travaux pour soutenir cette hypothèse à laquelle il semble pourtant tenir). A la limite, je suis prêt à mettre ma rationalité de côté si une telle hypothèse permet une élaboration théorique pertinente ou au moins stimulante, je suis, en effet, plutôt bon public. Sauf que toutes les hypothèses du livre n'ouvrent sur rien de très original. En substance : tous les paradoxes et incongruités de nos vies, ainsi que l'inspiration étonnante de certains écrivains (Freud, Kafka et d'autres), s'expliqueraient par la communication avec d'autres versions d'eux-mêmes dans d'autres mondes. Les arguments de Bayard reposent en grande partie sur des faux dilemmes. Par exemple, soit nous adoptons la théorie de la sublimation freudienne, soit nous adoptons la théorie des mondes possibles qui est, selon Bayard, plus économique et fondée scientifiquement. Sauf que non. En quoi est-elle plus économique puisque nous avons vu qu'elle repose des bases très faibles (aucune donnée scientifique contemporaine, tout juste une historique classique et ne justifiant jamais ses assertions : le chat de Schrödinger, Everett, Dewitt) ? Et pourquoi évacuer à ce point la politique et le réel ? En effet, les conceptions de Bayard me semblent étonnamment apolitiques. Kafka aurait pressenti les sociétés totalitaires grâce à des doubles l'ayant vraiment expérimenté dans d'autres sociétés parallèles ? Et cette hypothèse est censée nous apprendre quelque chose sur Kafka, sur la société qui l'a vu naître, ou sur la littérature en général ? Sans mentionner, encore une fois, que les écrivains érigés en génies capables de capter les autres mondes semble tout au plus amusante voire agaçante. L'écriture de Bayard est tellement simpliste et unilatérale qu'il en vient à mélanger plusieurs types de discours (scientifiques, thèmes littéraires, opinions personnelles). L'écrivain, dans son cadre, devient soit disant un "explorateur du réel". Mais rien du tout, puisqu'il n'est que l'explorateur d'un autre monde, la vérité est toujours ailleurs dans cet ouvrage.
On va m'objecter que je suis rabat-joie, que ce n'est pas à prendre au sérieux. Dans ce cas, si la lecture doit se faire au second degré, qu'apporterai cette lecture ?
La littérature au lieu d'être branchée sur le social, la politique, et même l'inconscient des auteurs, qui est, n'en déplaise à Bayard, l'approche la plus économe, devient alors branchée sur un "ailleurs" bien commode, expliquant tout et n'importe quoi, puisque tout est possible dans cet ailleurs, c'est même sa justification première. De ce fait, que l'on prenne le livre au premier ou au second degré je n'y vois aucun apport majeur sur la littérature puisque toute équivocité est réduite à peau de chagrin grâce à l'utilisation bien magique de la physique quantique. Peut être que je tombe dans le travers inverse, c'est-à-dire de me réfugier dans mes opinions philosophiques bien ancrés sans les remettre en cause. Probablement, mais je pense qu'il s'agit aussi de principes auxquels il faut tenir, si l'on ne veut pas affadir la littérature avec des gloubi-boulga quantiques. L'un de ces principes est de rompre avec la mise à distance du réel, ça devient fatiguant à la longue, en assumant sa "cruauté" : c'est, comme le dit bien Clément Rosset, "le caractère unique , et par conséquent irrémédiable et sans appel, de cette réalité, - caractère qui interdit à la fois de tenir celle-ci à distance et d’en atténuer la rigueur par la prise en considération de quelque instance que ce soit qui serait extérieure à elle. » C'est-à-dire de rompre avec « l’idée que la réalité ne saurait être philosophiquement prise en compte que moyennant le recours à un principe extérieur à la réalité elle-même (Idée, Esprit, Âme du monde, etc.) appelé à la fonder, à l’expliquer, voire à la justifier [...] » Dans un autre registre, on peut opposer à Bayard la littérature mineure pensée par Deleuze et Guattari, qui est toute entière politique, et qui remet en cause la pensée trop individualiste de Bayard à mon goût, puisque chez lui c'est toujours un auteur individuel qui est pensé à partir de ses supposés doubles et non pas à partir d'un pays, d'une Histoire, d'une société : "La littérature mineure est tout à fait différente : son espace exigu fait que chaque affaire individuelle est immédiatement branchée sur la politique. L'affaire individuelle devient donc d'autant plus nécessaire, indispensable, grossie au microscope, qu'une tout autre histoire s'agite en elle. C'est en ce sens que le triangle familial se connecte aux autres triangles, commerciaux, économiques, bureaucratiques, juridiques, qui en déterminent les valeurs."

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