Du Vian déviant

Avis sur J'irai cracher sur vos tombes

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Il y a un tas d’écrivains que j’admire mais si l’on me donnait l’opportunité de passer une soirée à causer avec l’un d’eux autour d’un verre de Whisky, nul doute que mon choix s’orienterait vers Vian. Je me verrais bien lui déclamer, des trémolos dans la voix « Boris, je ne vous connais pas mais vous m’avez tout l’air d’être un chic type ». Entre deux éclats de trompette d’un vinyle de sa collection, j’imagine sa réponse, un « vous vous faites des idées, jeune homme » accompagné d’un large sourire narquois. Je me fais peut-être des idées, oui, mais pour moi Vian est l’incarnation de l’écrivain cool. Mélange d’élégance et de bonhommie. Amoureux des femmes, du jazz et de la vie. Fâcheuse tendance à redouter la mort. Capable de s’émerveiller d’un rien. Un chic type, quoi, et surtout un sacré écrivain.

L’intérêt d’une telle introduction, saugrenue je vous l’accorde, est de présenter le Vian tel que je le perçois à travers ses œuvres majeures et ses poèmes. Des thématiques précises, une imagination débordante et un style singulier, tous absents de J’irai cracher sur vos tombes. Le plus évident concerne la prose ; sobre, épurée, directe. Un style à l’américaine, maitrisé certes, mais qui peine à convaincre quand on sait que la main qui dirige la plume est celle d’un Vian. A croire que ce dernier a délaissé sa trompette pour un solo de mandoline. Ce n’est pas moche, j’en veux pour preuve les excellents dialogues qui parsèment le roman mais l’ensemble demeure plat et terne si l’on considère le réel talent du bonhomme.

Evidemment, la forme sert à renforcer le fond. Quel fond, après tout ? Si le roman dénonce le racisme ambiant en Amérique, il n’en reste pas moins le récit d’un fou furieux, d’une vengeance machiavélique et vaine. N’oublions pas que le héros se tape une enfant noire prostituée et assassine deux gamines innocentes qui ont le tort d’être blanches, appelons ça de la démence. Et comme dirait l’humoriste dont on doit taire le nom, un serial killer avec une idéologie, c’est un joueur de foot avec des pompes de ski. Voilà donc le récit d’un blanc noir devenu psychopathe raciste à cause du racisme, histoire un brin alambiquée à mon goût et assez peu réaliste, d’ailleurs. Car Anderson Lee ne galère pas comme vous et moi avec la gent féminine, lui se paie le luxe de coucher avec tout ce qui bouge. Au bout de quelques chapitres, la chose devient vite redondante et de moins en moins crédible. Tout ce qui possède une paire de seins et un vagin dans un rayon de quatre kilomètres finit irrémédiablement par lui tomber entre les pattes. Même un Selby dans son Démon est plus nuancé, c’est dire...

Puisque le fond se révèle anecdotique, j’en viens donc à me poser une question : l’intention première de Vian n’était-elle pas de nous choquer, nous, lecteurs avides de sensations fortes ? Probablement. Cela expliquerait la fâcheuse tendance du héros à forniquer pendant les trois quarts du roman avec des mineures. Est-ce suffisant pour heurter le lecteur de bonne famille ? Dans le contexte de la sortie du livre, le stratagème a pu fonctionner et encore, il ne fallait pas connaître Sade pour oser s’offusquer pour si peu. De nos jours, je n’en parle même pas, c’est une promenade de santé pour les lecteurs d’Ellis ou Bukowski. Selon moi, le trash pour le trash est un procédé très limité, à l’image de ces films d’horreur nouvelle génération qui nous abreuvent de scènes chocs vides de sens dans l’espoir de nous heurter. Ca secoue sur le moment, je veux bien l’admettre mais on passe rapidement à autre chose sitôt le générique terminé. Il en va de même pour J’irai cracher sur vos tombes. Le final nous arrache un rictus, une légère grimace puis on referme le livre, direction un recoin poussiéreux de la bibliothèque. Qu’en retenir ? C’est violent. C’est cru. C’est sordide. C’est tout. Mais dans l'éventualité d'un apéro dans l'au-delà en compagnie de son auteur, il ne faudra pas que j'oublie de me renseigner sur le sens véritable du roman. Je pense que Vian me répondra agacé « profitez de la musique, nous parlerons de tout cela une autre fois ».

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