L'Apocalypse selon Richard

Avis sur Je suis une légende

Avatar Mohammed_Dupondt
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Qu’est-ce qui est le plus grave : la fin du monde ou un point-virgule mal placé ? La question est un peu facile, mais attention, il y a peut-être un piège. Qui vous dit qu’en fait, je ne trouve pas que le plus grave, c’est la fin du monde ? Après tout, c’est embêtant la fin du monde. Peut-être pas autant que la ponctuation, mais quand même… Comment on fait pour manger de l’épaule d’agneau catalane à la façon médiévale s’il y a des guerres mondiales partout et des sacs plastiques dans le ventre des dauphins ? Alors oui, un roman aussi mal ponctué que Je suis une légende, c’est une catastrophe , et oui, ça fait très mal de voir des deux points qui marchent sur la tête, mais du calme, il n’y a pas que la ponctuation dans la vie. Il faut aussi penser à ce pauvre monde qui était déjà fini, selon Richard Matheson, en 1976 : ça aussi, c’est grave. Et je vous en prie, faites un geste, Dieu vous le rendra, envoyez lui des sacs de riz à ce pauvre monde. Ou bien des chansons de Jean-Jacques Goldman. C’est l’intention qui compte.

Robert Neville, le héros du roman, est tout seul au milieu de tirets qui ressemblent à rien et de trois petits points de suspension qui ressemblent à des poubelles pas triées ; c’est très triste. On a mal pour lui. Tous les soirs, il doit accrocher de l’ail autour de sa maison pour chasser les zombies. On compatit. Il s’embête, il devient un peu zinzin, mais il est courageux, il continue d’avancer dans son roman, phrase après phrase, page après page ; il est à la recherche d’une phrase correcte, il trouve pas, il boit, il déprime, il se demande s’il doit en vouloir à son auteur, Richard Matheson, ou à son traducteur, Claude Elsen : qui est coupable de ce désastre ?
Robert Neville n’avait peut-être pas forcément besoin d’aphorismes foudroyants qui conduisent une Ferrari jaune, lunettes de Top gun sur le nez. Il se serait peut-être contenté d’une petite phrase – sujet, verbe, complément – qui n’aurait pas la tronche d'un gnocchi trop cuit. D'ailleurs ouf ! A la page 109 (éd. Denoël), on lit : « Il commençait à envisager sérieusement de continuer à boire jusqu’à la fin des temps, ou jusqu’à ce qu’il n’y eût plus une goutte de whisky à trouver, lorsqu’il se produisit un miracle. Sur la pelouse, il y avait un chien ! »
L’italique est certes un peu lourdingue, mais faut parfois savoir faire avec ce qu'on a et cette fois, Robert Neville peut croire qu’enfin, quelque chose de littéraire va se passer, que ça va décoller, que... Et bien non. Ce sera le meilleur passage du roman.
De quoi parle ce livre ? De zombies, d’un pick-up, de planches qu’il faut clouer j’sais plus où : j’ai déjà tout oublié.

Le style, c’est gonflant : ce qui compte, c'est le fond. Je connais la chanson. Je le regrette, mais pas beaucoup. J’ai épuisé mes réserves de regrets le jour où la crème Mont Blanc goût pistache a disparu du commerce. Je m’inquiète seulement pour le prochain auteur à qui on demandera « C’est quoi votre pitch ? » et qui répondra « C’est l’histoire d’un mec qui mange une madeleine » : aura-t-il le droit de devenir Marcel Proust ?

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