Il existe des héros que l'on admire. Il existe des héros que l'on envie. Et puis il existe Kane. On ne voudrait surtout pas le rencontrer, encore moins lui ressembler, mais on donnerait volontiers quelques années de sa vie pour le voir poursuivre ses desseins. C'est précisément là que Karl Edward Wagner pulvérise une bonne partie de la fantasy moderne : il comprend que le personnage le plus fascinant d'un récit n'est presque jamais le gentil. Le gentil subit. Le méchant agit. Le héros sauve le monde ; Kane veut le conquérir, le remodeler, le profaner, puis recommencer ailleurs.
Ouvrage de ma jeunesse, La Croisade des ténèbres et Pierre de sang demeurent l'une de mes plus grandes claques littéraires. Depuis, j'ai parcouru Tolkien, Martin, Moorcock, Gemmell, Abercrombie et bien d'autres. Pourtant, très peu d'univers m'ont laissé cette sensation de vertige. Car Wagner ne raconte pas une aventure : il ouvre une fenêtre sur un monde qui semble exister depuis des millénaires avant la première page et continuer longtemps après la dernière.
J'ai toujours éprouvé une certaine distance avec Le Seigneur des Anneaux. J'y vois une épopée admirable, certes, mais aussi profondément morale. Chez Tolkien, le Bien possède une noblesse intrinsèque ; le Mal est une corruption. Wagner renverse la table. Ici, aucune providence ne veille. Aucun destin ne garantit la victoire des justes. L'univers est vieux, indifférent, presque cosmique. Les hommes ne sont qu'une civilisation de passage bâtissant des châteaux de sable au bord d'un océan peuplé de monstres plus anciens que leurs dieux.
Et Kane appartient à cet océan.
Son nom n'est pas choisi au hasard. Kane, c'est Caïn. Le premier meurtrier. Celui qui a défié son Créateur. Celui que Dieu condamne non à mourir, mais à vivre. Une punition infiniment plus terrible. Wagner fait de cette malédiction biblique une idée romanesque extraordinaire : un homme condamné à survivre à toutes les civilisations. Chaque empire qu'il bâtit finit par tomber. Chaque peuple qu'il manipule finit par disparaître. Chaque victoire est déjà condamnée par le temps. Alors Kane recommence. Encore. Toujours. Il traverse les siècles comme une tempête que rien ne peut arrêter.
Et c'est là tout son génie.
Contrairement à l'immense majorité des protagonistes de fantasy, Kane possède une vision historique. Il ne pense pas en jours ni en batailles, mais en siècles. Là où les rois disputent une frontière, lui prépare déjà l'effondrement de leur civilisation. Là où les prêtres parlent de salut, lui négocie avec des dieux oubliés. Là où les héros espèrent survivre, Kane rêve d'empire.
Et quels rêves !
Dans La Croisade des ténèbres, son objectif est d'une audace presque délirante. Il accepte de devenir le champion militaire d'un empire fanatique, théocratique, sanguinaire, uniquement pour transformer une vengeance personnelle en conquête continentale. Ce n'est pas simplement un conquérant. C'est un stratège d'une intelligence monstrueuse. Chaque bataille n'est qu'un pion déplacé sur un échiquier gigantesque. Chaque alliance est provisoire. Chaque religion n'est qu'un outil. Chaque massacre prépare une architecture politique.
On assiste moins à une campagne militaire qu'à une gigantesque partie d'échecs jouée par Machiavel sous amphétamines.
Puis vient Pierre de sang.
Et Wagner ose aller encore plus loin.
Alors que la plupart des auteurs se seraient contentés d'une nouvelle guerre, il fait basculer son univers dans une archéologie cosmique digne de Lovecraft. Kane part à la recherche d'Arellarti, cité préhumaine engloutie dans les marais de Kranor-Rill. Non pour sauver le monde. Non pour découvrir la vérité. Mais pour s'approprier les armes d'une civilisation extraterrestre disparue afin d'exploiter la guerre entre deux royaumes et devenir empereur.
Voilà un objectif qui respire enfin la démesure.
Pas un anneau.
Pas une prophétie.
Pas un élu.
Des armes capables de remodeler l'histoire.
L'idée possède quelque chose d'extraordinairement moderne. Wagner comprend que les ruines sont souvent plus fascinantes que les palais. Sous ses marécages dorment des technologies qui ressemblent à de la magie ; derrière les légendes se cachent des espèces disparues dont l'existence pulvérise toutes les certitudes humaines. On sent constamment l'influence de Lovecraft : l'humanité n'est pas au sommet de la création ; elle n'occupe qu'une place accidentelle dans une histoire infiniment plus vaste.
Et quels décors !
Les Scylrédis, tapis dans leurs forteresses sous-marines ; les mystérieux Tuchisos perdus dans des déserts impossibles ; les Brvines accrochés aux falaises où la Tête du Grand Serpent plonge vers les Marais salants ; les cités cyclopéennes englouties ; les temples rongés par des millénaires de silence ; les créatures dont les noms eux-mêmes semblent avoir été prononcés avant l'apparition du langage humain...
On ne lit plus de la fantasy.
On explore une planète morte.
Chaque paysage donne l'impression qu'un peintre halluciné aurait mélangé Gustave Doré, John Martin, Zdzisław Beksiński et les gravures des récits de Howard Phillips Lovecraft. Tout est gigantesque, humide, minéral, écrasant. Les châteaux semblent avoir été construits avant les hommes. Les océans cachent des civilisations qui n'auraient jamais dû survivre. Les marais respirent comme des organismes vivants. Même les montagnes paraissent posséder une mémoire.
Et Kane avance au milieu de tout cela avec le calme d'un homme qui a déjà vu disparaître cent mondes.
Sa philosophie est probablement ce qui le distingue le plus des autres grandes figures de la fantasy.
Howard exaltait encore la vitalité barbare contre les civilisations décadentes.
Tolkien croyait au retour d'un ordre juste.
Moorcock opposait le Chaos et la Loi dans une métaphysique complexe.
Wagner pousse cette logique jusqu'à une radicalité fascinante : Kane ne cherche ni le Bien, ni le Mal, ni même la victoire définitive. Il croit que l'univers ne vit que par le conflit. Le Chaos représente le mouvement, l'énergie, l'invention ; l'Ordre, la stagnation, la mort lente des civilisations. Il ne détruit pas par sadisme ; il détruit parce qu'il considère l'histoire comme une guerre permanente contre l'immobilité. Cette vision nihiliste irrigue chaque page. L'existence est hostile, absurde, dépourvue de consolation. Les dieux eux-mêmes ne sont ni bons ni rassurants. Ils sont des puissances avec lesquelles on traite comme on traiterait avec un volcan.
Son intelligence est presque plus impressionnante que sa force. Guerrier invincible lorsqu'il le faut, érudit capable de déchiffrer des langues oubliées, diplomate cynique, alchimiste, conspirateur, explorateur des savoirs interdits, il évoque simultanément Conan, Sauron, Faust, Alexandre le Grand et le Lucifer de Milton. Une synthèse improbable qui, pourtant, fonctionne à merveille.
Aujourd'hui, on parle beaucoup de grimdark, d'anti-héros et de fantasy adulte. Wagner écrivait cela avec plusieurs décennies d'avance. Bien avant que la mode ne célèbre les personnages moralement ambigus, Kane montrait déjà qu'un protagoniste pouvait être à la fois monstrueux, terrifiant, brillant, cultivé, mélancolique et irrésistiblement charismatique.
Le véritable exploit de Karl Edward Wagner est peut-être là : réussir à faire d'un Caïn immortel, meurtrier, manipulateur, impie et prêt à pactiser avec des démons, des anciens dieux et des races préhumaines pour asservir un continent… l'un des personnages les plus captivants de toute la littérature de l'imaginaire.
On ouvre La Croisade des ténèbres pour suivre un guerrier.
On referme Pierre de sang avec l'impression d'avoir contemplé le passage d'un phénomène naturel.
Kane ne traverse pas l'Histoire.
Il la force à changer de direction.