Le début de La Quarantaine est marqué par la présence quasi fantomatique de Rimbaud. Rimbaud comme figure du « voyageur sans fin » (titre de la première des quatre parties du roman), le révolté qui va accomplir sa quête d'absolu en partant vers des contrées inconnues. Un désir d’ailleurs, quasiment une obsession, qui va se fracasser contre la maladie et la mort, et c’est ainsi que l’on retrouve le poète, quelques années plus tard, dans un hospice d’Aden, mourant et délirant, suffoquant dans la chaleur africaine. Ces deux apparitions fiévreuses du célèbre poète, dans les deux premières parties du roman de Le Clézio, constituent une introduction à la suite du texte, à cette longue troisième partie, de plus de 400 pages, qui constitue le coeur de l’oeuvre, et dans laquelle le Prix Nobel de littérature va développer ces thèmes : le voyage, la quête d’ailleurs, et la maladie.

Nous sommes en 1891. Deux frères, Mauriciens d’origine (comme Le Clézio lui-même), mais ayant vécu une grande partie de leur vie en France et en Angleterre, retournent sur leur île natale. Jacques, le frère aîné, est médecin, et marié à Suzanne; il est accompagné de son petit frère Léon, le narrateur de cette troisième partie. Bien que né sur l’île Maurice, Léon n’en garde aucun souvenir, mais il est le plus motivé par ce départ, par cette nouvelle vie qui s’annonce. C’est lui qui est animé par ce désir d’ailleurs, par cette volonté de découvrir un autre monde, de changer radicalement de vie.

Tous les lecteurs habituels de Le Clézio sauront reconnaître dans La Quarantaine les thèmes essentiels de l’oeuvre du grand écrivain : le voyage, la rencontre de l’Autre, les métissages généalogique et culturel, etc. Ici, la découverte de l’autre se fera par l’intermédiaire de la belle Suryavati, dont Léon tombera amoureux, et qui lui fera découvrir la vie, les rites, les croyances, du monde indien. 

Le métissage est constamment présent dans le roman. Chaque personnage est issu d’une généalogie plurielle : la mère de Jacques et Léon est Eurasienne et leur père Mauricien, alors que des flashbacks nous apprennent que la mère de Suryavati est une Anglaise abandonnée en Inde au moment des massacres de Cawnpore/Kanpur et recueillie par une Indienne en fuite. Selon un procédé habituel à Le Clézio, les peuples se rencontrent, se mêlent et trouvent ainsi une harmonie qu’ils ne connaissaient pas avant.

Car, avec Le Clézio, les voyages et les rencontres avec d’autres cultures ne font pas « qu’ouvrir d’autres horizons », selon une expression consacrée. Il permettent aux personnages de se découvrir eux-mêmes, de prendre conscience que leur personnalité ne se limite pas à ce que l’Occident matérialiste se contente de leur proposer. C’est souvent une dimension spirituelle qui est en jeu ici. C’est en s’unissant avec Suryavati que Léon devient lui-même, une version complète de lui-même (un peu comme l’union de l’Androgyne dans le mythe évoqué par Platon). Une union qui passe par une prise de conscience du passé (un passé fait, lui aussi, de multiples voyages). En s’unissant avec Suryavati, Léon ne forme pas seulement un couple : il s’unit avec toute une histoire, une lignée, voire un peuple, avec sa culture, sa langue, ses traditions, etc. D’où l’importance de ces passages (typographiquement différenciés, selon une méthode familière aux lecteurs de Le Clézio) qui racontent l’histoire de la mère de Suryavati, l’importance aussi de ces questions récurrentes de Léon au sujet de sa mère (la mère uniquement, le père étant quasiment absent des préoccupations et des questionnements du protagonistes, comme il est absent de la vie de Suryavati).

Cette union se fait aussi dans un cadre naturel qui prend une importance énorme. L’île où se déroule l’essentiel du roman en est un personnage à part entière. Léon accompagne un botaniste, ce qui lui permet de découvrir la flore de l’île. Il fait aussi de multiples escapades en solitaire, cette solitude ouvrant la possibilité d’une union avec la nature et avec l’île elle-même.


La Quarantaine est donc un roman de voyage et de rencontre, de découverte culturelle et de quête de soi.

Le paradoxe du roman, c’est qu’il parle de tout cela alors que le voyage est, justement, devenu impossible. La Quarantaine se déroule dans un temps suspendu où aucun voyage ne peut avoir lieu. Les passagers en route pour l’île Maurice ont été débarqués de force sur l’Ile Plate, juste en face de leur destination, pour cause de maladie. Nous voilà donc dans un voyage interrompu. Un voyage immobile.

C’est pourtant bel et bien un voyage qui se fait là pour Léon, totalement satisfait de découvrir ce nouveau lieu, cette vie précaire. Le plaisir du voyage va passer par d’autres biais que le simple mouvement.

D’ailleurs, Le Clézio insiste sur la transformation physique de Léon, dont la peau s’assombrit au fil des pages. Il devient littéralement quelqu’un d’autre, un nouveau personnage. C’est une métamorphose à laquelle nous assistons.

Mais en se fixant dans cette quarantaine de l’île Plate, le roman trouve un autre sujet, celui de la frontière, de la limite. Frontière infranchissable entre la quarantaine et Maurice, pourtant juste à côté, mais totalement inaccessible (far away, so close, disait Wenders). Limite qui va diviser l’île Plate elle-même, symbolisée par cette volonté de Véran de couper l’île et d’empêcher les gens de se mêler.

L’autre frontière, trop poreuse hélas, est celle qui sépare la santé de la maladie. Car qui dit quarantaine, dit maladie. Une maladie omniprésente dans le roman, mais comme en sourdine : La Quarantaine n’est pas un roman d’épidémie, mais celle-ci en est quand même l’arrière-plan incontournable, que ce soit au présent ou au passé : maladie d’un Rimbaud mourant et délirant à Aden, maladie qui touche les immigrés indiens en route vers Maurice dans les souvenirs de Suryavati, maladie bien entendu qui décime les voyageurs de 1891 coincés sur l’île Plate. Une maladie, cependant, que le narrateur Léon se refuse à voir. D’abord parce qu’il préfère être seul dans la nature, ou avec Suryavati (qui, elle, représente plutôt la vigoureuse santé de la jeunesse). Ensuite parce qu’il se refuse à envisager que ses proches, y compris cette belle-soeur Suzanne avec laquelle il entretient une relation parfois ambiguë, puisse être contaminer. Et, en s’aveuglant sur la maladie, il n’affirme pas clairement l’idée que, lui aussi, il puisse être touché, et pourtant combien de fois dans le roman il se plaint de la fièvre et des délires qui le terrassent ?

Mais Léon est un jeune homme qui déteste les frontières. Il est celui qui, par excellence, les dépasse, ne les respecte pas. Dès l’instauration de la division de l’île par Véran, Léon va se plaire à enfreindre cette loi insensée. Il est constamment dans une position qui mêle les deux parties séparées : les sains et les malades, les « respectables » et les « parias », les Occidentaux et les Orientaux, etc. Ainsi, le métissage n’est pas seulement généalogique ou culturel, ce sont des vies, des peuples, des histoires entières qui se mélangent. C’est la force de l’oeuvre de Le Clézio.

SanFelice
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le 31 mai 2024

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