Ciel bas

Avis sur Là-bas

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Par-delà.
C'est par cette merveille de frugalité et d'évidence que Baudelaire extrayait l'essence d'A Rebours, livre prodige, passage et prophète de Huysmans.
Par-delà, Là-bas. Le ricochet est naturel, l'obsession perpétuelle, et le regard en quête toujours mû par une aspiration, seule, simple mais définitive : autre chose.

Là-bas, premier battant du tryptique religieux de Huysmans, livre noir du Cycle de Durtal, naît donc sur les cendres d'A Rebours, et remet l'ouvrage sur le métier. Si ce n'est l'infranaturel, ce sera donc le supranaturel ?
Mmm... Peut-être, pas sûr.

J.K. préfère le revers au coup droit. On ne s'étonnera donc pas qu'il entame son chemin vers la grâce tête en bas, et qu'il nous serve du satanisme pittoresque plutôt qu'une sédative vie des saints.
Un pandémonium plein à craquer d'incubes, de maléfices, de messes noires et de prêtres défroqués, qui frappe, d'abord, par l'affreux désordre qui y règne.
Où l'on passe allègrement d'un long développé sur le symbolisme de la cloche aux mille et une façons de souiller une hostie.
Toutes choses essentielles.
A première vue c'est n'importe quoi, mais cette érudition qui se mord la queue et dérape jusqu'à l'absurde en dit plus sur l'inanité de la connaissance matérielle que n'importe quel argumentaire.
C'est tout le sujet de Là-bas.

La trame. Durtal, écrivain raté et double déficient de Huysmans, cherche, cherche, et cherche encore. Sur quoi écrire ? Et pourquoi écrire ?
Le livre s'ouvre sur un questionnement littéraire. Le naturalisme pur jus est d'une stérilité nauséeuse, les "explosibles fariboles romantiques" inenvisageables. Alors quoi ?
Durtal tient sa réponse, ce sera du naturalisme spiritualiste. Pas très vendeur certes, mais pourquoi pas.
Autant commencer par un sujet sympa : vie et oeuvre de Gilles de Rais. Une certaine conception du naturalisme spiritualiste.
Durtal est un homme consciencieux, il veut comprendre, il veut tout savoir du satanisme, il saura tout. Voilà.

Le naturalisme spiritualiste est un idéal de synthèse louable, mais voué à un ratage certain. Le roman de Huysmans est un éclatement, mais remarquablement réussi.

Car contre toute attente, l'oscillation saugrenue et permanente entre ici et ailleurs fonctionne parfaitement.
Ici, des pans entiers en résurgence de réalisme crasse, magnifiquement comiques ou touchants.
Ailleurs, le mirage d'un inconnu à l'encre un peu épaisse mais au charme empoisonné.

Il est possible que Huysmans soit passé à côté de son sujet, à côté de son ambition, mais c'est ce ratage qui fait toute la séduction de son roman. Son satanisme, pourtant montré à la loupe et le plus méticuleusement du monde, est complètement neutralisé par la bonhomie qui baigne chacune de ses pages. Et c'est bien.
Là-bas, c'est ce plaisir pleutre et délicieux ; celui qu'on éprouve, douillettement calé sur ses oreillers, à regarder un méchant orage éclater au loin.

Le satanisme en tant que tel n'intéresse pas Huysmans, c'est une fumée, un joli paravent de pacotille. Comme lui on n'y croit pas une minute.
Mais le mal est bien là. S'il avance ici masqué, s'il s'est choisi le plus clinquant costume qui soit, les coutures craquent.
Il est celui de la pesante et morne répétition du réel, de la médiocrité repue et bien portante, du rétrécissement travesti en progrès, de la déliquescence inéluctable.

Là-bas est une tentative, une de plus, d'échapper à ça. Après la chambre, le voyage dans le temps.
Une chimère aussi.
Encore Baudelaire sur A Rebours :
"C'est en voulant aller loin qu'on comprend bien comme tout est proche, et court et vide. C'est en cherchant l'inconnu qu'on s'aperçoit bien comme tout est médiocre et vite fini. C'est en parcourant la terre qu'on voit bien comme elle est petite et toujours pareille".

On n'avance pas.

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