De Pierre Drieu La Rochelle, on ne peut rien vraiment saisir avant d'avoir lu Gilles, son oeuvre majeure, à la fois transposition autobiographique, exercice d'introspection implacable et dessein visant à embrasser l'essence d'une époque et d'une génération.

Gilles, personnage central du roman, est le double littéraire de Drieu. Et pour cause, lui qui s'avouait incapable de construire une intrigue lui étant étrangère, ne savait écrire que sur lui.
Mais ce qui pourrait être une limite chez d'autres dessine dans son cas la voie vers une forme de génie littéraire : la capacité, à partir de l'expérience intime, d'étendre le regard à l'infini.

A première vue, Gilles semble d'une trame assez classique, avec une ouverture à la Bel-Ami. Mais le subjectif reprend très vite ses droits. Comme chez Proust ou Céline, Gilles est un roman ou le Je est figure centrale.

Car ce qui fait l'intérêt du livre tient d'abord à la personnalité de Drieu, qui infuse chaque page du roman.
Et Drieu est avant toute chose un être décalé, inadapté, en marge de ce qui l'entoure. Perclus de fantasmes de grandeur perdue et d'idéaux inaccessibles, l'action est pour lui une impossibilité, un geste dénué de sens car perdu d'avance.
En ce sens Gilles est une sorte d'anti-roman d'apprentissage.
Un de ses traits les plus singuliers est de tenir presque entièrement sur un personnage qui reste en permanence au bord des choses.
Gilles est foncièrement passif, ce qui devrait ou pourrait arriver n'arrive pas, pas d'évolution, pas d'expérience, tout change autour de lui et rien ne le change.
La ronde des amantes, des amis de passage, des hauts et des bas ne prend corps et raison qu'à travers cette vie intérieure qui constitue le seul terreau du roman. Il n'est rien dans Gilles qui soit hors du champ des fantasmes, des regrets et des désillusions.

Mais cette incapacité fondamentale à laquelle se heurte Drieu, qui est celle d'intégrer pleinement la société qui l'entoure, lui permet par la grâce de la perception d'en dresser un formidable portrait en creux.
En cela Gilles n'est pas une peinture de son époque, mais plutôt une émanation de l'essence de son époque.
Couchée sur le papier d'une main leste, tranchante et légère, ce qui ne gâche rien.
Olympia
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le 8 juil. 2012

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