Le sourire de mon requin est plus radieux que ton avenir

Avis sur Le Cercle

Avatar Alfred Boudry
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A mes yeux, Dave Eggers est un peu le Quentin Tarantino de la littérature anglo-saxonne. Il a surgi un jour de l'anonymat avec une œuvre réputée d'emblée géniale (et qui l'était assez) après quoi il a fait pas mal de trucs divers et variés, tant en sujets qu'en qualités. Tous deux me laissent perplexe.
J'avoue que le premier opus de Dave Eggers (A staggering work of a dazzling genius, ou quelque chose d'approchant), bien que je l'aie lu avec plaisir, ne m'a laissé aucun souvenir tangible. De même, You shall know our velocity. Magnifique, mais... de quoi ça parlait ?
Dans un registre différent, What is the what ?, témoignage romancé de la vie de Valentino Achak Deng, était incroyablement prenant, poignant, primordial. Oui, mais voilà, la chair du livre (la vie de Valentin Achak Deng) ne sortait pas de la tête de Dave Eggers. Toutefois, A hologram for the king, a laissé une trace dans ma mémoire ; je me souviens même d'avoir trouvé que cela ressemblait beaucoup à du Magnus Mills. Mais alors, qu'y a-t-il d'original dans la tête de Dave Eggers ?

Avec Le Cercle, il s'attaque à la société globale de demain. Qu'allons-nous devenir si la technologie informaticommunicante devient prépondérante, envahissante, omniprésente ? Bref, si elle va trop loin. La question n'est pas neuve, et Le Cercle est bien un enfant légitime de 1984, avec les ajustements imposés par notre époque pixellisée. Nageons-nous en pleine Science-fiction ? Pas vraiment. Aucune date n'est précisée ; on est, disons, après-demain, comme dans les romans de William Gibson. Les innovations présentées au fil de l'intrigue sont en cours d'études ou proches de la réalisation. Le livre va jusqu'au bout des "raisonnements" qui permettraient à toutes ces innovations d'être mises en commun pour en faire quelque chose comme... la "démocratie absolue" ou "achevée" ; à ne pas confondre avec le "totalitarisme à visage humain".

Le problème est là : si tout (absolument tout) se savait et pouvait se savoir, l'humanité deviendrait-elle un paradis moral (où personne n'ose plus mentir ou "faire du mal") ou un cauchemar permanent, dont toute intimité est exclue, interdite, pourchassée, anormale ?

L'héroïne du roman, Mae Holland, est une jeune diplômée qui s'étiolait dans le service public mais vient d'être embauchée au Cercle, la corporation la plus en vue de la planète (imaginez une fusion de Facebook, Twitter, Microsoft, la Scientologie et Google, avec une passion pour les aquariums géants) ; ses atouts : ses talents prometteurs et sa vieille copine Annie, qui fait partie des 40 employés les plus influents de la boîte. De rencontre en rencontre, de projets en projets, Dave Eggers brosse le portrait d'une entreprise globalitaire qui vise à la Complétude, c'est-à-dire : devenir capable de tout faire mieux que quiconque - y compris remplacer toute forme de gouvernement. Tour à tour, les arguments présentés par les défenseurs desdits projets sont louables (traduisez : pavés de bonnes intentions) et il faudrait être Jacques Vergès ou l'avocat du diable pour les contrer. D'ailleurs, au sein du Cercle, aucune opposition ne se fait jamais entendre bien longtemps ; elle est étouffée dans l'œuf par l'opinion de la majorité. Bien sûr, quelques dissidents finissent péniblement par montrer le bout de leur nez, mais le système de contrôle grégaire (appelons-ça le grégationnisme ; je sens que le terme va devenir nécessaire) du Cercle a tôt fait de les ramener au bercail ou de les expulser par le mépris. Peu lui importe : "S'ils refusent le Cercle, ces pauvres parias dégénérés, c'est qu'ils refusent l'Humanité. Inutile de les attendre. Et leurs arguments sont si ennuyeux, si abstraits... Qu'ils crèvent donc, et vite ! Le paquebot géant de la vie numérique ne fera pas demi-tour pour une poignée d'inconscients qui ont sauté à l'eau."

Un bonheur insoutenable d'Ira Levin avait déjà abordé le sujet il y a cinquante ans, ainsi que John Brunner dans Tous à Zanzibar il y a quarante ans (je ne les citerai pas tous), et Transparences d'Ayerdhal plus récemment, encore que ce dernier prenait le problème par l'autre bout : en effet, son héroïne, Naïs, était invisible à la technologie, alors que Mae est au contraire totalement visible. Ce qui est symptomatique, c'est que les deux auteurs utilisaient le même terme -transparence- pour désigner deux concepts radicalement opposés.

Au milieu de la vie dégoulinante de bons sentiments qui se déroule au sein du campus du Cercle (Disneyland, en comparaison, ressemble à une favela), on attend avec une impatience mitigée le moment où le grain de sable va venir gripper cette machinerie inconsciente. On s'aperçoit bientôt que le grain de sable est là depuis le début, qu'on l'avait à peine remarqué. Et aussitôt qu'on l'a reconnu, on sait qu'il ne changera rien ; qu'il ne sera pas efficace. Que le système a prévu son existence, et que le grain sera broyé comme le reste, c'est-à-dire assimilé jusqu'à l'indifférence et l'innocuité.

Le Cercle tient à la fois de la corporation qui cherche à tout englober dans ses activités et de la secte religieuse qui enfonce ses racines jusque dans l'inconscient de ses membres, une secte qui aurait converti sa pseudo-spiritualité en idéologie pseudo-humaniste. Ce qui fait particulièrement flipper, ce n'est pas le requin abyssal qui détruit tout ce qui est vivant (la métaphore est tellement basique qu'elle en devient gênante), c'est le fait que ses fondateurs n'envisagent pas la moindre alternative et qu'ils trouvent ça normal. Leurs discours présentent tous les mêmes caractéristiques : tout en se prétendant ouverts sur le monde et sur une morale du bien (comme si le bien était unique, identifiable, labellisé). Ils sont en réalité tous fermés sur eux-mêmes, tous traitent les alternatives par un mépris vaguement amusé. Mais le pire n'est pas là ; le pire, c'est que ces discours au ton supérieurement moral, nous les connaissons déjà, puisque nous les entendons tous les jours dans la bouche des marchands de tapis de souris informatique qui nous fourguent leur came pré-vérolée en prétendant qu'elle nous offre "plus" de libertés. Plus de libertés de quoi ? De payer plus cher ?

"Attention. Il se peut que vous soyez victime d'une contrefaçon." Mais non, crétin, c'est moi qui l'ai craqué, ton logiciel, pour ne pas avoir à te donner mon fric.

Il est dommage que l'aspect économique de la société hyper-communiquante imaginée par Dave Eggers ne soit pas mieux développé. Dommage que quelques petits oublis frôlant l'incohérence émaillent le récit : par exemple, pourquoi les trois fondateurs - évidemment des mecs - ne deviennent-ils pas "transparents" eux aussi ? Et comment se fait-il que personne ne leur demande de le faire, puisque tous les "décideurs" du monde s'y mettent ? Dommage que le suspense sur l'identité secrète de Kalden dure 400 pages, alors qu'on a compris de qui il s'agit dès la page 50 (qui cela pourrait-il être d'autre, franchement ?).
Dommage, oui, dommage que Dave Eggers ne soit pas un écrivain de SF.

J'ai ressenti, à la lecture du dernier chapitre un peu la même perplexité qu'à la fin du film de Robert Duvall, Le Prédicateur, œuvre d'une ambiguïté plus qu'embarrassante. Qu'il ne juge pas ses personnages, je peux l'admettre ; mais pourquoi ai-je l'impression qu'il a délibérément orienté son roman de façon à ménager la chèvre et le chou ? C'est-à-dire, de façon à pouvoir convaincre les gens de tous bords qu'ils ont raison et qu'il est d'accord avec eux à 100%. Bref, pourquoi fait-il son Houellebecq ? Pourquoi lui faut-il 500 pages pour dire ce que le court-métrage SIGHT (d'Eran May-raz et Daniel Lazo) dit en sept minutes ? Ou ce que Thomas est amoureux de Pierre-Paul Renders disait déjà... en 2000 ?

Il est dommage que les humains décrits dans ce roman soient toujours les mêmes que ceux qui arpentent la Terre depuis l'invention inepte de la religion : des coupables en (im)puissance qui rêvent de se sentir dirigés, conseillés et surveillés en permanence par une autorité réputée bienveillante mais unique. Oui, pas de doute, Dieu est toujours là ; il a seulement changé le nom de sa marque, rappelé son fils (comme un produit défecteux), et l'a remplacé par un milliard de caméras contrôlées par personne et par tout le monde à la fois.

Bientôt, quand nos rêves seront pillés à leur tour avec le sourire des gens qui nous veulent du bien, où sera notre ultime refuge ? Les pôles terrestres ? Eh non, puisque leur surveillance par satellite est en cours d'achèvement. Sur Mars ? Non plus, puisque le programme de colonisation Mars One se fera peut-être sous forme de... reality-show. L'au-delà ? Désolé, c'est une chronique sérieuse, ici. Sortez, je vous prie. Comment ça, "il n'y a pas de sortie" ?

Alors ? Alors, il n'y aura plus de réponse, et la prophétie de Baudelaire sera accomplie. L'humanité ne sera plus qu'un troupeau de moutons connectés, sans berger, chiens d'eux-mêmes, qui s'envoient des messages de félicitations pour chaque brin d'herbe mâché, pour chaque crotte déposée, pour chaque bêlement émis.

En conclusion, merci, M. Eggers ; merci de bien vouloir communiquer au public mainstream ce que les auteurs de SF proclament depuis plus d'un demi-siècle.

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