Pendant environ un mois, j’ai vécu la Seconde Guerre mondiale aux côtés d’Eugenio Corti. Un voyage éprouvant, mais nécessaire. Car parmi tous les récits, romans et témoignages que j’ai lus sur cette période, c’est la première fois que je partageais l’expérience de la guerre du point de vue italien. La Storia, d’Elsa Morante, évoque avant tout la vie des civils ; Corti, lui, nous plonge au cœur des combats et de ceux qui les ont vécus.
Nous suivons le destin d’une famille italienne à travers ses jeunes hommes, qui ont eu le malheur de devoir répondre à l’appel sous les drapeaux lorsque l’Italie est entrée en guerre. Des jeunes gens souvent idéalistes, qui ne s’attendaient évidemment pas à découvrir l’horreur. Le roman les saisit dans leur quotidien et les accompagne ensuite dans la guerre, au plus près de leur expérience.
Certains seront envoyés, parfois à leur demande, sur le terrible front russe, où le froid les décimera autant que la cruauté des combats et celle de leurs adversaires soviétiques. Il valait parfois mieux mourir au combat - beaucoup de ces épisodes donnent lieu à des scènes épiques qui se prolongent jusqu’à l’écœurement - que de tomber entre les mains des Soviétiques et de finir dans les camps, les lager, où des dizaines de milliers d’hommes furent réduits à une lutte désespérée pour leur survie, jusqu’à l’anthropophagie. Corti rapporte également l’accueil parfois étonnamment favorable réservé aux Italiens et aux Allemands par des populations russes qui les voyaient comme des libérateurs après des années de terreur soviétique.
Corti brosse ainsi un portrait sidérant de la folie communiste, qu’il place au même niveau de déshumanisation que la folie nazie :
« Encore une fois il réalisait surtout l’incroyable somme de souffrances à laquelle, depuis des années, et même, en un certain sens, depuis des siècles, était soumis le peuple russe. Ce qu’il ne parvenait pas à expliquer c’était pourquoi les communistes, qui étaient maintenant au pouvoir depuis un quart de siècle, continuaient à tuer et à déporter les gens sur une pareille échelle. Instinctivement, il comparait leur comportement à celui des fascistes. »
(p. 538)
Au milieu de ces horreurs, beaucoup des protagonistes de Corti conservent pourtant une foi intacte, jusque dans ce qui apparaît comme l’une des plus grandes tentatives de négation de l’homme que la terre ait connues. N’est-ce pas d’ailleurs l’érosion de la foi qui a permis l’installation de ces idéologies, en laissant une place béante au Mal et à la négation de la dignité humaine ?
Durant les combats, Corti montre que l’esprit de sacrifice qui permet de sauver des milliers d’hommes vient souvent des croyants. Les officiers chrétiens cherchent, parfois au péril de leur vie, à empêcher leurs troupes de se livrer aux massacres, sans toujours y parvenir. Et, dans les moments les plus sombres du récit, surgissent des figures rédemptrices qui tentent de préserver un peu d’humanité au cœur des camps, comme le père Turla.
Corti raconte ce qu’il a vécu : il n’est pas, à proprement parler, un penseur. Mais en lisant l’histoire de ces hommes pris dans la folie des totalitarismes, une conviction finit par s’imposer : ce qui permet de résister aux idéologies, c’est peut-être précisément ce qui rappelle à l’homme qu’il n’est pas réductible à une idéologie, à une classe, à une nation ou à une fonction : le christianisme et la conception de l’homme qui lui est attachée. C’est d’ailleurs, historiquement, au sein du christianisme que se sont élevées très tôt certaines des voix les plus fermes contre le fascisme et le nazisme.
Je pensais souvent, en lisant Corti, à cette phrase si juste de Mauriac : « Si la foi religieuse est une “aliénation”, du moins nous préserve-t-elle de toutes les autres. »
Et l’armistice italien ne signifie nullement la fin de la violence. Les partisans tendent des embuscades aux nazis restés en Italie ; ces derniers répondent par des exécutions de masse. Les anciens fascistes- que Corti montre comme étant très minoritaires dans les villages du nord - essaient de se refaire une moralité. On passe souvent rapidement sur cette période de guerre civile, alors que les tortures y furent fréquentes et que la violence fut encore aggravée par l’esprit de vengeance. Là encore, Corti nous fait suivre plusieurs personnages : de jeunes hommes encore animés par l’espoir d’un monde meilleur côtoient des psychopathes rompus à la torture, qui profitent du chaos pour satisfaire leurs instincts et conquérir le pouvoir. Le contraste est d’autant plus saisissant que Corti ne nous épargne presque rien de leur cruauté.
Puis vient l’immense cortège des réfugiés fuyant devant l’avancée de l’armée soviétique, qui repousse les forces allemandes vers la Prusse orientale. Aux côtés des survivants de l’armée allemande combattent encore les derniers Italiens engagés sur ce front. Les populations civiles, elles, fuient par millions. Les pages consacrées à cet exode prennent une dimension presque hallucinée : Corti donne à voir une humanité entière jetée sur les routes, emportée par une guerre qui semble ne plus avoir de limites.
Après la guerre vient enfin le temps de la reconstruction. Mais la paix n’efface ni les souvenirs ni les blessures. Et tandis que l’Italie se transforme, la permanence de l’idéologie communiste et la sécularisation progressive de la société conduisent certains personnages à mener une autre forme de résistance : une résistance spirituelle face à la disparition progressive des valeurs chrétiennes, la solidarité, la foi, le sens du travail, les liens entre les générations.
On voit alors disparaître peu à peu l’ancien monde rural et chrétien au profit d’une société moderne, urbaine et plus individualiste. Le progrès matériel est indéniable, mais Corti semble nous demander ce qu’il advient de l’homme lorsque le progrès cesse d’être ordonné à sa dignité.
L’accident de voiture qui clôt le roman, provoqué par un conducteur sous l’emprise de la drogue, prend alors une dimension symbolique. Après les idéologies qui ont sacrifié des millions d’hommes au nom d’un prétendu avenir meilleur, une autre menace semble surgir : celle d’une modernité qui, elle aussi, risque d’oublier l’homme lorsqu’elle ne reconnaît plus son caractère sacré.
C’est peut-être finalement ce qui donne au Cheval rouge sa véritable unité : derrière la guerre, les totalitarismes, la reconstruction et les bouleversements de la société italienne, Corti raconte toujours la même chose : la lutte pour que l’homme demeure un homme.
PS : le roman, de près de 1500 pages denses selon les éditions est à réserver aux lecteurs entraînés. La multiplicité des personnages m'a par exemple empêché de m'attacher vraiment à quelques personnages dont j'oubliais le sort en cours de lecture. C'est un grand roman, mais un peu démesuré tout de même.