Dans cette immense fresque qui s’étend de 1912 à 1922, Mikhaïl Cholokhov nous plonge au sein de la famille Melekhov, dans un hameau cosaque des rives du Don. Publié en quatre parties entre 1928 et 1940, le roman dépasse largement les 1 000 pages et demande forcément un petit temps d’adaptation, notamment avec les noms russes et leurs différentes formes. Le cœur du récit reste pourtant assez facile à suivre autour d’une dizaine de personnages véritablement récurrents.
Le début ressemble presque à un roman naturaliste consacré à une communauté encore relativement coupée du monde. Superstitions, ragots, réputation, rapports familiaux, travail de la terre, sexualité et traditions structurent la vie du hameau. Cholokhov nous fait ainsi découvrir de l’intérieur un monde cosaque rarement présenté avec autant de détails, avant que l’Histoire ne vienne progressivement tout pulvériser. La Première Guerre mondiale, les révolutions puis la guerre civile transforment les voisins, les amis et parfois les membres d’une même famille en ennemis. Le folklore, les chants et les croyances participent d’ailleurs pleinement à cette reconstitution d’un univers particulier.
Grigori Melekhov se retrouve au centre de cette décomposition. Il passe d’un camp à l’autre moins par opportunisme que parce qu’il ne parvient jamais à trouver dans les grandes idéologies une réponse satisfaisante à ce qu’il voit réellement autour de lui. Rouges, Blancs et Cosaques commettent tour à tour exécutions, pillages, viols et représailles. C’est probablement ce qui m’a le plus surpris dans un roman soviétique de cette époque : la faiblesse du manichéisme. Personne ne possède vraiment le monopole de la victime ou du bourreau et la guerre transforme constamment l’un en l’autre. Des travaux récents soulignent justement combien Cholokhov rapproche parfois la violence des deux camps au lieu de construire l’opposition idéologique que l’on pourrait attendre d’un roman soviétique.
Cholokhov oppose également en permanence ce chaos humain à la nature. Le Don continue de couler, les saisons passent, les terres reverdissent tandis que les hommes s’entretuent. Certains de ces longs passages descriptifs m’ont réellement touché, d’autres m’ont parfois fait souffler, mais ils finissent par donner au roman une respiration particulière. Les hommes passent, souffrent et meurent alors que le fleuve demeure.