La guerre sociale

Avis sur Le Père Goriot

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Présenté dans son jus de Comédie humaine, ce roman d’aventures sociales, que l’école présente généralement comme un parangon de réalisme, prend tout de même une autre dimension. D’ailleurs « L’ouvrage auquel travaille l’auteur doit un jour se recommander beaucoup plus sans doute par son étendue, que par la valeur des détails » (p. 37, préface de la première édition) : Balzac en a conscience et le dit.
D’une façon générale, le Père Goriot est un carrefour de la Comédie humaine – et de la vie de Rastignac : « le carrefour de la vie, jeune homme, choisissez » (p. 139), lui dit Vautrin. Et Balzac y dit tout (1), et sous-entend le reste.

Le reste ? Ce sont ces personnages qui ont reparu ou reparaîtront dans d’autres volumes. Ils ne sont d’ailleurs pas qu’un procédé de liaison un peu artificiel destiné à assurer la cohérence d’un ensemble qui n’a pas besoin de ça. Certes, pour le lecteur qui s’attelle à lire la Comédie humaine dans l’ordre, c’est toujours amusant de retrouver tel ou telle référence (les abois de Mme de Restaud évoqués dans Gobseck, l’amitié de Rastignac et Bianchon déjà présente dans Étude de femme, etc.). Mais surtout, rien n’illustre mieux l’idée que la vie sociale à Paris est un Enfer, et l’Enfer est souterrain, comme le sont les motifs profonds de leurs actions.
L’éditrice du roman en « Pléiade » souligne à juste titre que « tous les personnages successivement présentés paraissent recéler assez de mystère pour devenir les héros d’une histoire qui les dévoilerait » (p. 18). Ajoutons que les huit principaux occupants de la pension Vauquer et les deux filles Goriot seraient de très bons héros – par ailleurs rongés à divers degrés par la solitude.
En deux cent cinquante pages, ils ont le temps d’être développés, complexifiés, c’est-à-dire enrichis. C’est évident pour Rastignac et Vautrin, mais Mme Vauquer aussi est davantage qu’une figure de mégère grippe-sou (2), Victorine davantage qu’une pâlotte héritière chaperonnée par une non moins pâlotte Mme Couture, Poiret tellement plat que ça en devient fascinant (3), et Mlle Michonneau acquerra toute son envergure grâce à sa trahison (4). Le roman raconte aussi la naissance de l’idylle amoureuse entre un vieil homme insignifiant et une vieille fille étriquée.
Et Goriot, là-dedans ? Contrairement à certains romans de la cathédrale balzacienne, le Père Goriot n’a jamais porté d’autre titre, et semble pourtant bien mal porter le sien. Mais l’homme se trouve au centre du réseau de personnages, et transmet cette place à Rastignac (5). Par ailleurs, Goriot n’est pas l’espèce de papa gâteau qu’une lecture moins subtile que la construction du roman pourrait laisser voir : « Non, elles [Delphine et Anastasie] ne viendront pas ! Je sais cela depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, mais je n’osais pas y croire » (p. 273) déclare-t-il sur son lit de mort, avant d’ajouter « je les ai habituées à me fouler aux pieds. J’aimais cela, moi (p. 276).

Le reste ? C’est encore l’atmosphère générale du drame. Quiconque a suivi des cours de lycée sur les descriptions chez Balzac sait qu’elle sont tout sauf décoratives. Écrire « Son jupon de laine tricotée [de Mme Vauquer], qui dépasse sa première jupe faite avec une vieille robe, et dont la ouate s’échappe par les fentes de l’étoffe lézardée, résume le salon, la salle à manger, le jardinet, annonce la cuisine et fait pressentir les pensionnaires » (p. 55), c’est prédire explicitement tout le récit.
Balzac sait cela, comme il sait que ces descriptions sont un sel dont il ne faut pas abuser : « Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une description qui retarderait trop l’intérêt de cette histoire, et que les gens pressés ne pardonneraient pas » (p. 54). Pour le coup, moi qui suis le premier à trouver de l’humour chez Balzac, j’ignore si cette notation est une blague…
Et peut-être que le vrai maniaque de la description n’est pas l’auteur qui s’offre le plaisir de parler des motifs du papier peint de la pension Vauquer, mais son éditrice en « Pléiade », qui pousse le scrupule jusqu’à écrire une note d’une demi-page pour expliquer que ce papier peint est peut-être un anachronisme.

Parce qu’il me semble que Balzac n’est pas si réaliste – et surtout pas au sens où le réalisme serait une espèce d’enregistrement du réel. Il y a comme de l’ironie tragique dans ces mots de Mme de Nucingen à Rastignac : « Ma situation est bien différente de celle des autres » (p. 255) – non, Delphine, tu es dans la même situation que tous les autres animaux balzaciens qui cherchent à ne pas se noyer dans le « bourbier » que Vautrin aussi bien que Mme de Beauséant s’accordent à reconnaître dans Paris.
Il y a toute la lâcheté cruelle dont un humain peut être capable dans cette réplique de Mme de Restaud : « Dites à mon père que je suis irréprochable envers lui, malgré les apparences » (p. 281) – non, Anastasie, si tu étais irréprochable tu le lui dirais toi-même. Il y a tout le recul de l’auteur dans le dernier paragraphe : « Et pour premier acte du défi qu’il portait à la Société, Rastignac alla dîner chez Mme de Nucingen » (p. 290) – c’est ça, Eugène, manger chez ta maîtresse de la haute, tu parles d’un défi à la société !
Il y a tout le bouillonnement de la révolte sociale dans le personnage de Vautrin, le « poème infernal », « l’archange déchu qui veut toujours la guerre » (p. 219) – professeur, c’est réaliste, ça ? – et encore toute la bouffonnerie du réel dans deux répliques que deux cent cinquante pages ont préparées : « “Oh ! Il [Goriot] est bien mort, dit Bianchon en descendant. / – Allons, messieurs, à table, dit Mme Vauquer, la soupe va se refroidir.” » (p. 286).

(1) Des critiques émettent prudemment l’hypothèse d’une possibilité d’un éventuel désir de Vautrin pour Rastignac. Balzac n’est pas si précautionneux : le bagnard évadé dit sans ambages à l’étudiant : « Je vous aime » (p. 135). Et ailleurs, avec certes d’autres sous-entendus : « Bien, mon petit aiglon ! vous gouvernerez les hommes ; vous êtes fort, carré, poilu ; vous avez mon estime » (p. 196).
(2) Dans ses relations avec Vautrin, elle a fini par me faire penser à Saucisse dans Un roi sans divertissement.
(3) À la même époque que Balzac, on trouve des Poiret sous la plume d’Henri Monnier (alias Bixiou dans la Comédie humaine). Il me semble que quelques années plus tard, sous celle de Flaubert, Poiret s’appellera Homais (dans sa version triomphante) ou Bouvard et Pécuchet (dans ses versions touchantes).
(4) L’épisode de la dénonciation de Vautrin est un de mes préférés dans le Père Goriot. Non pas tant pour le coup de théâtre lui-même, assez attendu, mais pour la réaction de Vautrin, et surtout des autres pensionnaires, qui jouent à avoir des principes. Il me semble que cette hypocrisie-là est extrêmement moderne.
(5) Comme presque toutes les « Scènes de la vie privée », le Père Goriot est une histoire de transmission. Du reste, le titre parfait eût peut-être été « Les Pères » (ou « L’Étudiant à trois papas », sur le modèle de la Comtesse à deux maris), eu égard au rôle de Vautrin – et à l’effacement total du véritable père.

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