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“Some who have read the book, or at any rate have reviewed it, have found it boring, absurd, or contemptible, and I have no cause to complain, since I have similar opinions of their works, or of the kinds of writing that they evidently prefer.” J.R.R Tolkien

Il y a des livres qui vous touchent, vous changent, après lesquels rien n'est jamais vraiment pareil. Lorsqu'on se laisse entraîner dans certains livres, on ne sait jamais où ils vont nous mener.

J'allais avoir 14 ans à l'époque ou j'ai lu Le Seigneur des Anneaux pour la première fois. Le livre m'avait été conseillé par le père d'un ami, qui me savait friand de récits fantaisistes en tout genre depuis que nous avions largement puisé dans sa bibliothèque afin de faire un travail sur la littérature fantastique pour nos cours. Après le travail, je suis repassé pour demander des conseils de lecture à ce bon vieux chevelu de Daniel.
Vous auriez dû le voir, Daniel! Dans son vieux training pourri, un Tshirt de Maiden troué de partout en guise d'alibi pour pas dire qu'il était torse-poils, sandales aux pieds, et les doigts de pieds en éventail encore! Comme un mélange de The Dude six ans avant le film, et d'un guitariste métal des années 70 (plus tard, lorsque je verrai une Photo d'Alan Moore, je repenserai alors à ce bon vieux Daniel). Bref, héroïque! Un personnage! Et sans doute l'adulte le plus cool du quartier. Donc J'arrive avec mes questions. Parce que figurez vous que l'amour de la lecture, ça m'est venu sur le tard à moi. J'ai donc pas vraiment l'expérience. Je n'ai lu que du Agatha Christie pendant un an, et depuis peu, c'est le fantastique et la science fiction qui me bottent. J'ai lu Stevenson, et Wells bien sûr, et un recueil de nouvelles de King. Donc, fort de ça, je viens poser mes questions à celui qui a le plus d'expérience dans le domaine que je connaisse, le père de mon pote de classe. Ni une ni deux, comme toujours avec ce vieux soixante-huitard sur le retour, la conversation s'emballe, et le sympathique métaleux des origines, me balance à la tête un nombre impressionnant de références: Poe, Lovecraft, Dick, Asimov, Leiber, Moorcock Herbert,... J'en passe et des meilleurs. Puis, Daniel s’arrête, et me demande avec une lueur dans le regard: T'as lu Tolkien? T'as lu Le Seigneur des Anneaux? Non que je lui répond, j'en ai entendu parler, mais j'en sais rien de plus. Il rigole, me dit que notre conversation est terminée, et que c'est ça que je dois lire. Le lendemain, je me procure les bouquins après toute une expédition jusqu’à la première librairie à 10 km d’où je vivais. Je suis de retour vers 14h00, je m'installe dans le salon et j'ouvre:

"Trois anneaux pour les rois Elfes sous le ciel,
Sept pour les Seigneurs Nains dans leurs demeures de pierre,
Neuf pour les Hommes Mortels destinés au trépas,
Un pour le Seigneur Ténébreux sur son sombre trône,
Dans le Pays de Mordor où s'étendent les Ombres.
Un anneau pour les gouverner tous. Un anneau pour les trouver,
Un anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier
Au Pays de Mordor où s'étendent les Ombres" ...

... Trois jours! Trois jour à partir de ces quelques lignes pour terminer intégralement le Seigneur des Anneaux. Je ne pouvais m’arrêter de lire. Encore un chapitre!... Encore un autre!... J'avançais dans le livre sous le poids de la même fatigue qui accablait Frodon au fur et à mesure que ses pas l'approchaient un peu plus du Mordor et du but de sa quête. J'étais véritablement obnubilé par le livre, ne pouvant, ni ne voulant rien faire d'autre que de continuer, inlassablement, comme les membres de la communauté de l'anneaux, faisant partie du groupe... Le dixième, voilà ce que j'étais! Et lorsque la fin arriva, et que la communauté du se séparer, après la dernière page du Retour du Roi, j'ai pleuré dix minutes durant. Je quittais moi aussi la Terre du Milieu pour de bon. Pourtant j'y reviendrai treize fois encore au long des années.

Ce que je venais de lire allait au-delà du seul récit d'aventure. Ce que je venais de lire était tellement puissant qu'on pouvait y puiser de la force. Il y avait bel et bien de la magie contenue dans ces pages. La magie des mythes et des histoires, et on pouvait la convoquer, l'utiliser.

Combien de fois, en proie aux doutes les plus sombres, n'ai-je pas invoqué des poésies du Seigneur des Anneaux comme un croyant prie.

Une situation qui semble inextricable, un moment de grande tristesse, et me voilà de citer:

"O! Wanderers in the shadowed land
despair not! For though dark they stand,
all woods there be must end at last,
and see the open sun go past:
the setting sun, the rising sun,
the day's end, or the day begun.
For east or west all woods must fail..."

Un moment où j'ai l'impression de n'avoir aucune valeur, de n'avoir ma place nulle part, et c'est le poème d'Aragorn qui sort de mes lèvres:

"All that is gold does not glitter,
Not all those who wander are lost;
The old that is strong does not wither,
Deep roots are not reached by the frost.

From the ashes a fire shall be woken,
A light from the shadows shall spring;
Renewed shall be blade that was broken,
The crownless again shall be king."

Et comment qui que ce soit eut pu m'impressionner après cela? Petite racaille, Monsieur important,... Je n'avais plus peur de personne. J'avais survécu au Mordor. J'avais plongé mon œil dans celui de Sauron, et je n'avais pas fléchi. J'étais tombé dans l'ombre sur le pont de Kazad-Dum et j'en étais sorti plus fort. J'étais un vagabond, et je suis devenu roi.

Voilà à l'époque ce qu'avait provoqué en moi le lecture du Seigneur des Anneaux. Un premier contact mystique avec la force de la lecture, de l'écriture, et de la source à laquelle tous les auteurs vont pêcher: l'océan des mythes. Suite à ce livre, j'ai vraiment commencé à lire de manière plus régulière et plus intensive qu'auparavant.

J'ai bien conscience d'avoir lu le Seigneur des Anneaux à une période charnière, et fortement propice à mes débordements enthousiastes, mais je crois également et sincèrement que Tolkien a écrit là l'un des plus grands livre du XXème siècle.

D'abord, le Seigneur des Anneaux est un grand livre, car il ne cherche pas à être une allégorie facile de quoi que ce soit. Un nombre effroyable de bêtises ont été écrites par des analystes divers concernant la signification du Seigneur des Anneaux: accusation de fascisme, de manichéisme, et autres joyeusetés, afin d'essayer d'attirer un peu de la lumière qui baigne l’œuvre de Tolkien sur leurs insignifiantes personnes. Ceci dit, ils n'ont pas forcément tort d'une certaine manière. Je crois que comme dans tous grands récits mythologiques, on emporte du Seigneur des Anneaux ce qu'on y a amené.

Comme Tolkien le disait: "Je n'aime pas les allégories- les allégories conscientes et intentionnelles - bien que toute tentative d'expliquer la portée des mythes ou des contes de fée, doit utiliser un langage allégorique."

Le Seigneur des Anneaux n'est pas une analogie simpliste tel que : l'anneau, c'est la bombe atomique. Le récit ne supporte pas plus les accusations de manichéisme, qui ne peuvent tenir debout une fois qu'on a vraiment lu le livre, car le Seigneur des Anneaux est parsemé de personnages ambigus, comme Saroumane, au départ noble et bon qui sera corrompu par ses propres stratagèmes autant que par son désespoir, et l'abandon de sa tâche. Ou Gollum, créature grotesque tombée sous la coupe de son propre mal, mais dont on espère tout de même la rédemption, et que Gandalf dans le merveilleux passage qui suit ne condamne pas alors que Frodon déplore le fait que Bilbon ne l'ait pas tué lorsqu'il en avait l'occasion: "Nombreux sont ceux qui vivent et qui méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner ? Alors, ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. Car même les plus sages ne peuvent voir toute les fins." A mon sens l'un des plus grands plaidoyer contre la peine de mort que j'ai pu lire. Il y a encore de nombreux exemples tel que Boromir, Faramir, Denethor, ... qui prouvent que Tolkien n'est pas manichéen car il force ses personnages à faire des choix, et même les plus nobles d'entre eux ne sont pas à l'abri de l'erreur, comme même les plus scélérats ne sont pas incapables de rédemption.

Quand au soi-disant racisme, il suffit d'écouter le discours de Faramir face au corps d'un Suderon pour se convaincre que Tolkien ne pouvait avoir pensé à faire du Seigneur des Anneaux un porte drapeau du racisme ordinaire: “L'ennemi? Son sens du devoir n'était pas inférieur au vôtre, je crois. Vous vous demandez quel était son nom, d'où il venait? Et s'il était vraiment mauvais dans son cœur. Quels mensonges ou menaces l'ont amené dans cette longue marche loin de chez lui. S'il n'aurait préféré rester là bas, en paix. La guerre fera de nous tous des cadavres”. Quand aux différentes races humanoïdes présentes, elles sont plus des reflets particulier de l'humanité, et ont été essentiellement empruntée à des mythes plus anciens (Anglais, Finnois,...). Quant aux orcs, ils sont bien plus une manière d'exprimer la corruption qui guette chaque chose, y compris ce qui peut paraître noble, libre et juste, tel les elfes (puisque les orcs sont des elfes qui ont été corrompus par Morgoth), qu'une quelconque tentative d'essentialisation. Et puis, le combat des peuples libres, cette alliance de cultures si diverses qui cohabitent ensemble et forgent une alliance, contre Sauron, c'est bien entendu la diversité contre l'uniformité , et la démonstration que ce sont nos différences qui font notre force.

Il y a aussi l'évidente influence du catholicisme de Tolkien dans son récit, mais le catholicisme étant lui même influencé par des mythes plus anciens dans lesquels Tolkien puise allègrement, on peut dire que la boucle est bouclée. Avoir une lecture purement orientée vers le catholicisme du Seigneur des Anneaux ne résiste pas non plus à la volonté première de Tolkien: faire du Seigneur des Anneaux une mythologie moderne et complexe. Une mythologie purement anglaise sans l'influence(surement néfaste de son point de vue) des Saxons.

Même si le Seigneur des Anneaux n'est pas une allégorie simpliste, on peut néanmoins constater que le livre de Tolkien est traversé par des lignes de forces, des thèmes qui résonnent fortement à l'intérieur du récit.

Il est vrai que les accusations d'être réactionnaire que l'on peut trouver ça et là à l'encontre de Tolkien sont assez justifiées, tant il est méfiant vis à vis de ce nous nommerons, faute d'un meilleur terme, le progrès. Tolkien oppose très clairement la vie simple et le bon sens paysans des Hobbits, leur respect des arbres, de la nature, des cycles, à l'esprit mécanique des Orcs, et de Sauron.
Tolkien ne se cachait pas de son coté "rétrograde", et considérait l'invention du moteur à explosion comme la pire calamité jamais sortie d'un cerveau humain. Néanmoins voir en Tolkien un promoteur d'un quelconque statu quo social est aller beaucoup trop loin. Ce n'est pas un hasard si ses héros principaux sont des Hobbits. Des gens du peuple, simples, pas de grand héros. Et même lorsque grand héros il y a, ils sont toujours présentés comme des parias au début. Que ce soit Aragorn, présenté comme un vagabond, ou Gandalf, dont l'apparence initiale n’inspire pas forcément les louanges... "Tout ce qui est d'or ne brille pas forcément...".
Tolkien, c'est quelqu'un qui regarde le monde, et voit que tout ce qui est beau est détruit petit à petit par l'avidité des hommes, par leur volonté de pouvoir. Il regrette un monde ancien où l'homme et la nature vivaient en harmonie, imbriqués. C'est en ça que c'est un réactionnaire, et en rien d'autre. Le mal, c'est ceux qui enlaidissent le monde pour Tolkien. Ceux qui considèrent les gens, et le reste comme des choses. «Le Mal ne peut rien créer de nouveau. Il peut seulement corrompre.» disait-il. Quelque part, Tolkien, par l'exemple des Hobbits, est l'un des premiers partisans de ce que l'on nommera plus tard la "simplicité volontaire".
Et là, j’entends le professeur Tolkien me dire que j'apporte au Seigneur des Anneaux ce que j'ai envie d'y voir.

Le Seigneur des Anneaux est également traversé par deux grandes sensations. La mélancolie baigne le récit tout du long. Cette impression que le monde change, et que bien des choses belles et bonnes du passé ont disparues, ou seront perdues, symbolisé par ce retrait aux Havres Gris, et au delà, loin à l'ouest, des Elfes. Un retrait qui rend si triste Sam Sagace comme le lecteur sans trop savoir pourquoi (c'est d'ailleurs en cela qu’échoue Jackson dans son excellente adaptation du roman de Tolkien, il n'arrive jamais véritablement à transmettre cette mélancolie, cette poésie qui se dégage des écrits de Tolkien). Mais pour contrebalancer cette mélancolie, cette sensation de perte, il y a l'espoir! C'est peut-être avant tout cet espoir dans les moments les plus sombres, ces fins éclats de lumière d'étoiles qu'on aperçoit à travers un ciel fait de nuages noirs prédisant un orage futur, et cette volonté de revoir cette lumière une fois l'orage passé qui définit le mieux le thème principal du livre. L'espoir, la volonté, et cette foi en des jours meilleurs pour laquelle on doit se battre, pour laquelle on ne peut abandonner.

Une forte dimension écologique est également présente dans le SDA. Tolkien est véritablement amoureux des arbres, des forets, du milieu naturel dans son ensemble, et il décrit tout cela dans le détail tel un véritable naturaliste pour le plus grand malheur de certains d'ailleurs...

Vous comprendrez aisément à la lecture de ce billet, pourquoi le Seigneur des Anneaux est, et restera, mon livre préféré. Il m'a touché, m'a nourri, et même si j'en repart avec ce que j' y ai apporté, ce fut un beau voyage, et ça l'est encore à chaque fois que je le relis.

Je ne sais pas s'il en sera de même pour vous, mais de toute façon je vous le conseille, car en dehors de toutes ces considérations, le Seigneur des Anneaux est un beau récit: un récit d'aventure, un récit d'évasion, un cadeau qui se déguste sans devoir aller plus loin que le plaisir de lire une grande histoire. Et comme le disait Tolkien: "J'ai affirmé que l'évasion est l'une des principales fonctions des contes de fées, et comme je ne le désapprouve pas, il est clair que je ne accepte pas le ton de mépris ou de pitié avec laquelle le terme évasion est maintenant si souvent utilisé. Pourquoi un homme devrait être méprisé si, se trouvant en prison, il tente de sortir et de rentrer à la maison? Ou, s'il ne peut le faire, il pense et parle d'autres sujets que les geôliers et les murs de prison ?"

En toute chose, il y a la fin, et ce billet doit s'achever car il est déjà bien trop long. Tout doit s'éteindre, et décroître; finir d'une manière ou d'une autre. La mort!. Elle est présente tout au long du récit de Tolkien, mais ses mystères nous restent cachés, là bas, loin à l'ouest, au delà des Havres Gris; ultime voyage que nous devrons tous entreprendre. "Tout ce que nous avons à décider, c'est ce que nous devons faire du temps qui nous est donné."
Je crois que lorsque mon heure viendra, c'est vers les Havres Gris que je tournerai mon esprit. J'y prendrai un bateau et ferai voile à l'ouest sur le vaste océan, car moi aussi, j'ai été porteur de l'anneau.

Mais en attendant:
The Road goes ever on and on
Down from the door where it began.
Now far ahead the Road has gone,
And I must follow, if I can,
Pursuing it with eager feet,
Until it joins some larger way
Where many paths and errands meet.
And whither then? I cannot say.

Samu-L
10
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