Les charmes discrets de l'intestin parisien

Avis sur Le Ventre de Paris

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Lire Le Ventre de Paris de nos jours, c'est faire revivre les Halles du temps de leur splendeur aujourd'hui disparue. N'ayant pour ma part jamais vu de gravures des Halles de l'époque, j'ai été frappé par la description particulièrement vivante qu'en fait Zola en début de roman. On peut dire sans que cela ne soit ramené à un cliché habituel de la critique, que le lieu même des Halles est le personnage principal du roman, tant son influence sur les évènements est grande.

Passons rapidement sur ce défaut de la description des Halles par Zola que constitue l'absence de détails topologiques et de précisions architecturales. Ceci est dû au fait que l'auteur écrit principalement pour ses contemporains, qui connaissent donc les Halles tels qu'elles sont, et qu'il ne pensait certainement pas qu'elles seraient un jour remplacées par un centre commercial souterrain. J'ai pour ma part trouvé utile de revoir quelques gravures sur internet, et surtout d'avoir un plan du quartier de l'époque.

Néanmoins ces petites recherches préalables ne sont en aucun cas nécessaires, tant ce qui compte est l'atmosphère du lieu. Tout comme Zola décrit peu le physique de ses personnages pour se concentrer sur leur personnalité, il insiste ici moins sur l'agencement des rues que sur la vie du marché. Ainsi, il faut comprendre la désignation sous le terme de ventre comme une personnification du lieu que le romancier rend vivant.

Ce ventre en l'occurrence est énorme, et Zola use de façon démesurée d'accumulations de nourritures qui s'empilent, s'entassent, forment tantôt des barrières, et tantôt des montagnes, parfois des mers agitées. Il s'agit pour lui de mettre en valeur le gigantisme de ce marché couvert et de ses alentours, gigantisme qui se retrouve jusque dans l'acier de l'armature des toits.
Le plus passionnant dans ces Halles, c'est qu'elles nous apparaissent comme une caverne aux trésors des mille et une nuits. La première apparition nous est racontée à travers le regard d'un affamé qui revient du bagne. Les tas de choux et de pommes sont pour lui autant de merveilles qui le fascinent et le terrifient. Car Florent, c'est son nom, sent bien qu'il n'a pas le droit de toucher à ces aliments. Certes il n'a d'abord pas l'argent pour les payer, mais ce n'est pas cela qui le terrifie. Tel Aladin dans sa grotte, il sent quelque malédiction prête à s'abattre sur lui. Est-ce un hasard ? Un de ses premiers gestes dans les Halles est de manger en cachette une carotte de la brave Mme François. Ce larcin, qui n'en est pas un, la carotte faisant partie des invendus que la femme lui aurait donné les yeux fermés pour lui venir en aide, scelle le destin de Florent désormais prisonnier des lieux.

À partir de ce moment, le seul théâtre de l'intrigue, ce seront ces Halles, et les quartiers alentours. À la fin du premier chapitre, on verra même Florent tenter de fuir ce quartier, et se retrouver sans cesse repoussé en son centre, ici bloqué par une charrue, là repoussé par la foule. Une scène quasi apocalyptique, qui montre l'enfermement du personnage, qui a quitté sa prison de Cayenne pour en rejoindre une autre.

Hors des Halles, deux destinations existent toutefois dans ce roman. D'un côte, l'ombre du bagne de Cayenne plane constamment sur Florent, comme un enfer qui ne demande qu'à le rattraper. De l'autre, le jardin de la bonne Mme François à Nanterre, à la manière du jardin de Candide, offre un répit salutaire, et semble promettre un salut inespéré. Deux sphères extérieures au ventre de Paris qui appellent à elles le personnage principal, cherchant d'un côté à le faire tomber, de l'autre à le sauver.
Or le destin de Florent sera avant tout déterminé par l'environnement dont il est prisonnier. Poursuivant sa logique naturaliste, Zola explore les influences de ce milieu sur ses personnages. Une fois n'est pas coutume, la peinture des influences dresse également en un portrait en contre jour de l'environnement. Comme si la société des marchand-e-s devenait le milieu du personnage Les Halles.

Pour véritablement comprendre ce que sont les Halles, Zola s'intéresse à deux jeunes orphelins, Cadine et Marjolin, dont on ne sait rien sur l'hérédité, et qui ont été élevés à l'intérieur même du marché couvert. On découvre que ce dernier a produit deux enfants indécents, sans respect pour la nourriture puisque capables d'en trouver à tous les coins de rue. Ce dernier trait de personnalité prend même les formes du sadismes lorsque Zola dépeint les jouissances qu'ils éprouvent à égorger des poules et des cochons. On retrouve dans ces traits de caractère, indécence et violence, l'effet produit par la description enlevée des Halles face à la misère de Florent.

Un autre groupe de personnage voit ses caractéristiques mises en rapport avec le marché. Ce sont les marchandes de Halles, avec qui l'influence du milieu se fait sous une étrange dialectique. Chaque marchande voit en effet sa personnalité correspondre à son étal. Ainsi, Lisa Quenu adepte d'une vie réglée et de jouissance paresseuse travaille dans l'atmosphère grasse et empesée de sa charcuterie. La rancunière et aigre Mme Lecoeur vit dans l'atmosphère rance des beurres et de fromages. La belle normande vendant ses poisson de mer est bruyante et capable de brusques colères telle une tempête en plein océan. On a alors le sentiment que ce n'est pas tant l'échoppe qui a façonné la personnalité de ces femmes là, que cette même personnalité qui leur a fait choisir leur échoppe.

Enfin, Florent ne trouvant jamais sa place au sein de ce milieu, voit son esprit se détraquer et se perdre dans des chimères. Généreux par nature, il fantasme à des plans de révolutions pacifiques pour renverser l'Empire, mettant toute son énergie à créer son rêve de papier. Son parcours renvoie à celui du peintre Claude Lantier, plus lucide, qui se contente de déjeuner par la vue et de rêver à ses grands tableaux qu'il ne parvient jamais à créer. Comme si la seule échappatoire pour ceux qui ne trouvent pas leur place dans ce milieu était la poursuite d'illusions.

Le plus étonnant dans cette description naturaliste des Halles reste tout de même l'absence de misérables. Où sont les pauvres qui créeraient un contraste saisissant avec cette amas de nourriture ? Est-ce un oubli de la part de Zola ? La réponse se trouve dans la célèbre métaphore de la lutte des gras contre les maigres, exposée par Claude Lantier. Tout le roman est une illustration de cette lutte darwinienne qui oppose les parvenus du système, ici l'Empire, aux laissés pour compte et aux rebelles. Ainsi les Halles, dominées par des bourgeois de la classe moyenne et des aspirants à cette classe moyenne, ne laissent aucune place aux pauvres qui en sont littéralement exclus.

Jamais décrite comme telle, cette exclusion des pauvres trouve son explication dans la nature des gras. Il s'agit ici comme nous l'avons dit, de la classe moyenne bourgeoise sous le Second Empire, constituée d'honnêtes gens. Attention, pas de gens honnêtes, mais bien d'honnêtes gens. Les honnêtes gens, ce sont ces personnes qui se préoccupent principalement des apparences sociales, de leur confort personnel, et qui ne demandent qu'à avoir la conscience tranquille. Or ces gens là, et on le comprend à voir les réactions outrées de Lisa lorsque Florent raconte sa fuite du bagne, ne veulent pas qu'on leur rappelle l'existence de la misère. Un malheureux doit l'avoir bien mérité. Ça permet de garder sa conscience tranquille, et éloigne la peur du déclassement.

Ça permet surtout de ne pas élever la moindre protestation contre l'Empire. Zola touche ici au discours politique de son œuvre. Si La Curée montrait la décadence de la haute société, Le Ventre de Paris est pour sa part le roman qui explore le terreau qui permet au Second Empire de s'enraciner durablement. Le discours de remontrance que Lisa tient à son mari, et dans lequel elle justifie l'action de Napoléon III en mettant en avant la bonne santé de son commerce, est glaçant dès lors qu'on le remet en perspective avec n'importe quel système politique défaillant qui n'accepte aucune remise en cause.

Roman de la mesquinerie dont l'action avance par la rumeur et le commérage, et qui voit des personnages s'agiter pour éviter que ne change un système qui leur convient, quand bien même ce système est loin d'être menacé - comme nous l'avons dit, Florent le Révolutionnaire n'est qu'un rêveur - Le Ventre de Paris invite à sa façon à ouvrir les yeux sur son mode de vie en redonnant vie à un monument oublié de la vie parisienne.

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