La méditation dans l'immensité azur des côtes cubaines.

Avis sur Le Vieil Homme et la Mer

Avatar Paul Staes
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Le vieil homme et la mer était l'un des rares classiques qui me donnait profondément envie, tant par l'efficacité de l'évocation de son titre, par l'appartenance d'Ernest Hemingway à ce glorieux courant littéraire de la Génération Perdue qui me galvanise toujours de bonheur et également par son étrange réputation paradoxale qui semble tergiverser entre le chef d'oeuvre et la cause d'un ennui profond. Ce roman court, presque une nouvelle, est en fait justement à la hauteur de sa notoriété puisqu'il est un chef d'oeuvre d'ennui, ou plutôt pour être tout à fait juste un ennui chef-d'oeuvre. Le Vieil homme et la mer est une puissante mélopée pleine de tendresse, de tristesse et de poésie qui parvient à plonger le lecteur dans un cosmos totalement étranger, et pourtant qui se fait le miroir d'une certaine langueur propre à l'Homme. Ce roman est une méditation, une pensée qui défile, une confession d'un vieux pêcheur qui, sans trop parler, nous livre tout, nous offre sa vie en pâture comme l'espadon aux requins et nous sacrifie même son esprit. Vu de manière très prosaïque, le roman conte l'histoire très simple d'un vieux pêcheur cubain qui ne parvient plus à pêcher, et qui, un beau matin, après avoir été aidé par un gamin qu'il semble aimer intensément, poursuit un poisson jusqu'au large, pour ensuite revenir à La Havane sous les assauts des requins. Le Vieil homme et la mer est une ode au désespoir, à l'exaspération de vivre mais aussi à la puissance effroyable de la vie, à son insignifiance, à son exigence et à sa persistance.

Le Vieil homme est réellement désespéré. Dès le début du roman, il semble avoir pris conscience de la malédiction quasiment divine qui lui est tombée dessus : il ne pêchera plus jamais un poisson. L'enfant avec lequel il avait l'habitude d'officier n'a même plus la permission de venir en mer avec lui, tant ses parents se méfient de l'éventuelle avarice de celui qui n'a plus une prise. Pourtant, cet homme, presque invalide et épuisé physiquement, va s'embarquer seul sur son bateau dans une aventure éprouvante aussi bien mentalement que corporellement. Pendant presque trois jours, l'homme est embarqué dans la traque d'un poisson énorme, avec qui il va devoir rivaliser de force et d'agilité, détruisant par la même tout son corps, ses mains et frôlant régulièrement la syncope. Cette étreinte mortelle, mettant à égalité l'homme et le poisson, montre la fragilité du Vieux et également cette tentative désespérée pour conserver quelque chose qui s'échappe, sans doute une métaphore de la vie, ou de la jeunesse. Une fois pêché, alors que tout semblait acquis, ce poisson sera finalement dévoré par les requins, tous cependant abattus par le Vieil Homme qui se défend. A la fin, au terme de longues péripéties, il revient épuisé tandis qu'il ne reste plus rien de cet énorme espadon. Cependant, le lecteur ne s'en trouve même pas surpris, car dès le départ, il savait. Le Vieil Homme et la mer semble être un conte philosophique, une fable car elle met en scène des personnages sans nom, conceptuels, comme le Vieux, l'Enfant, le Poisson et les Requins. Pourtant, il se rapproche du roman parce que le personnage principal atteint une véritable densité, par les souvenirs de sa vie, ses préoccupations terre-à-terre, et également son savoir-faire de pêche. En effet, l'auteur utilise un champ lexical halieutique et nautique très important. Il est palpable qu'Hemingway voulait véritablement planter, ou plutôt immerger, son histoire dans quelque chose de très concret, alors qu'il atteint par cette confession presque rédemptrice, quasi mystique, religieuse, comme une forme de pèlerinage, un thème universel : la pureté. Là se trouve l'obsession de ce courant littéraire : la recherche d'une transcendance dans un monde à la fois absurde et cruel, une recherche vaine, une foi vide et une pêche à jamais inefficace. Finalement, le parallèle entre le pêcheur et le pécheur est très présent, montrant cette double-réalité mystique et religieuse, ce qui est renforcé par la présence de prières un peu superficielles, et un retour presque comme un ressac d'un appel au Ciel.

Evidemment, le principal intérêt du roman est son style. Je ne connaissais pas le style d'Ernest Hemingway, et si je dois reconnaître qu'il tranche avec ceux de Fitzgerald, de Steinbeck ou d'Ezra Pound par une certaine maladresse presque touchante, sa simplicité qui cache mal une grande technicité transcende tout le texte. Ainsi, il est facile de lire ce livre en trois heures, tant il parait simple d'accès, malgré quelques moments de lyrisme qui ont plus à voir avec la poésie qu'avec le roman. Ces jeux de lumières avec les nuages, les prismes océaniques, les couleurs des poissons et les nuances des côtes est franchement spectaculaire et est presque salutaire à nos heures culturelles tragiques. Le style est donc réjouissant, même s'il est tout possédé par l'objectif de l'auteur : tenter d'ancrer une histoire quasiment onirique et mythique dans un environnement d'un concret matériel presque bête et méchant. Pourtant, l'esthétique prend régulièrement le pas sur de réalisme, en offrant des images d'un Vieil Homme qui combat sur les flots de manière très peu crédible, d'un homme qui se blesse, dort et mange pendant deux jours dans sa petite barque de pêcheur, livrant un combat de titans avec la mer toute entière. Cette mer est d'ailleurs à la fois la raison d'être du Vieux, mais elle est aussi un réceptacle stylistique, qui communie avec les protagonistes, l'auteur et le lecteur dans une transe sonore. Pour finir, la beauté tendre et triste aux larmes des dialogues entre le Vieil homme et le gamin est si forte qu'elle en brise le cœur. C'est donc presque avec les mains salées et ensanglantées que le lecteur dépose un livre avidement dévoré comme un espadon, et se laisse tout à coup engloutir par les rêveries de l'âme déclenchées par le roman.

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