La création d'un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale en 2007 par Nicolas Sarkozy laisse entendre que la notion d'Identité nationale était une réalité bien établie. Popularisé par Jean-Marie Le Pen au cours des années 80 pour désigner ceux qui s'en éloigneraient (en ayant une "autre" identité), en désignant particulièrement les immigrés. L'origine du concept est plus ancienne, ayant pris différents termes, remontant à la guerre de 1870 où prend forme la notion d’État-nation. Le mythe de l'identité nationale va se concentrer sur l'histoire contrastée de l'anthropologie française, sur les écrits d'anthropologues ou d'écrivains qui se sont intéressés à la question de la "race" entre 1870 à 1945 puisque c'est précisément à cette période que ce sont élaborés les principales théories autour de l'identité nationale. L'auteur soulignera toutes les ambiguïtés du discours qui aura bien du mal à se détacher des conceptions mythologiques autour de la "race".


L'ouvrage abordera notamment l’œuvre d'Henri Neuville, personnalité très importante qui est tombée dans l'oubli aujourd'hui. "C'est par une série d'abstractions que l'on arrive à concevoir des types raciaux nettement distincts : dans la réalité, tous se fondent les uns dans les autres [...]. Les anthropologues ne sauraient donc pas s'attendre à reconnaître, dans l'humanité, des sous-espèces, ou variétés naturelles, assimilables à celles des animaux sauvages, ni même des races identifiables à celles des éleveurs, celles-ci étant le produit de sélections rigoureuses. Les conditions de reproduction, qui forment le pivot de la zootechnie, échappent au contraire à toutes les interventions du même genre dans les sociétés humaines. Il n'y a donc pas identité entre les races, telles que les conçoivent et les obtiennent les zootechniciens, et les groupes humains, "fils du hasard", auxquels la forme de l'habitude fait attribuer ce même terme de race. [...] La race n'a qu'une valeur conventionnelle, [...]. Elle est même indéfinissable (1) "(p.43). Ce dernier a été l'un des seuls de son époque à remettre en cause la notion de race qui est pour lui très problématique tandis que Franz Boas remettra en cause l'existence de races pures (voir à ce propos la petite note 4 page 38 si vous lisez l'édition de 2009 de Berg International Editeurs). L'ouvrage va d'ailleurs s'intéresser aux utopies raciales à travers l'eugénisme "à la française" et aux travaux de George Montandon ou Réné Martial par exemple.


L'autre grande partie du livre va se consacrer sur le Folklore qui désigne "la science des peuples" ou plutôt la "science du populaire". Selon Arnold Van Gennep (1873 - 1957) cela désigne tout ce qui a été crée par le peuple, mais qui n'a pas été popularisé tel les contes de fées de Perrault. Le folklore a aussi comme caractéristique pour l'auteur de relever de l'oral (ou parfois de l'écrit) et désigne ce qui est "traditionnel". Le livre va évoquer la naissance de description des provinces françaises, fixés en 1830, mais qui va se renforcer dans les années 1880 en particulier grâce aux manuels scolaires. Chaque région va produire son ethnotype particulier, sa "race" (traditions, langues etc.) qu'il faut aimer comme la petite patrie. Les études de folklore vont jouer un rôle important en centralisant et relayant ces ethnotypes régionaux. L'ouvrage va également abordé les années 1930, période de changement profond pour la paysannerie française avec l'arrivée de l'industrialisation. Enfin, il se concentra sur le régime de Vichy et son fameux "projet culturel". Durant cette période ultranationaliste, on assistera à un renouveau du folklore. Le général Pétain va être associé à une imagerie populaire et paysanne qui existerait au moins depuis les débuts de la troisième république dans la mémoire collective française (p.134). On assistera à un rapprochement entre folkloristes, régionalistes et hommes de Vichy.


Au cours de ce livre, trois mythes sont plusieurs fois mentionnés (voir p.167), notamment celui de la guerre des races: par exemple l'idée que la lutte entre celtes et gaulois serait au fondement de l'identité française. On retrouvera souvent le mythe de la pureté du sang. Autrefois, la race aurait été de sang pur. Désormais, elle serait menacée. Il faut retrouver cette pureté perdue à partir d'une norme raciale. Enfin, le mythe de l'enracissement, c'est-à-dire la croyance en l'existence d'un mode de vie paysan heureux, façonné par la terre. C'est cette dernière qui apporterait à ses habitants d'une région un caractère propre, mais qui est aussi déterminé par l'histoire des peuples.


La fin du livre abordera l'après Vichy et notamment une profonde remise en question de ses questions raciales notamment à travers le travail de Claude Levi-Strauss qui comme avant lui Franz Boas aux Etats-Unis, va introduire une séparation nette entre culture et race. Il laisse la notion de race aux biologistes. Le livre va également aborder brièvement cette tendance récente à la racialisation de la société française en évoquant les interventions du journaliste Eric Zemmour : " [Il] y a des "Noirs" et des "Blancs", c'est évident puisque cela se voit... C'est oublier que rien n'est moins "évident" que la race. L'intrication des trois différents sens du mot, dans l'histoire de l'anthropologie et dans le sens commun, la grande variabilité du concept naturaliste sur trois siècles et la difficulté qu'éprouve depuis le départ la communauté scientifique à adopter une définition consensuelle du concept, tout cela montre bien que la race résulte en grande partie d'une construction sociale et historique, laquelle se présente trompeusement comme une évidence biologique (p.177)". Ce livre court montre selon moi assez bien la difficulté de définir une race à travers l'Histoire (tout en ne cédant pas à la tentation du pamphlet) qui montre bien le caractère problématique de la déclaration de Zemmour. Le livre a aussi le mérite d'être assez didactique en revenant plusieurs fois sur les thèmes abordés notamment les conceptions mythologiques de la race, qu'on peut déceler y compris chez les anthropologues les plus sérieux de l'époque.


(1) NEUVILLE, Henri. "Peuple ou races ?". In MEYRAN, Régis. 2009. Le mythe de l'identité nationale, Paris, p.43.

Plokijun
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Le 1 décembre 2016

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