Jean-Paul Aron décortique la vie culturelle de 1945 à 1984. Il le fait avec la férocité d’un antimoderne, mais il garde une plume caustique et sympathique, pleine de vie. Son point d’attaque est la dénonciation des discours creux, notamment amenés par le libéralisme, mais qui ont été accompagnés voire encouragés par les intellectuels contemporains. On peut diviser les goûts contemporains de Jean-Paul Aron en trois groupes :
- les intellectuels qu’il trouve insupportables : Robbe-Grillet, Butor, Artaud, Sollers, Canguilhem, Lévi-Strauss, Foucault, Lacan, Lyotard, Boulez ;
- ceux à qui il trouve des qualités, mais insuffisantes : Bataille, Blanchot, Barthes, Breton, Godard, Sartre, Deleuze, Guattari ;
- ceux qu’il apprécie : Merleau-Ponty, Cioran, De Staël, Giacometti, Byzantios, Borie, Roussel, Kempf.
Mais, surtout, c’est par son amour pour Nietzsche, Flaubert ou Huysmans (tous trois modèles des antimodernes), qu’Aron justifie sa désaffection des penseurs et littérateurs de son époque.
La grande force de ce livre est de savoir restituer les atmosphères qui ont entouré les évènements culturels, connus ou pas, de cette époque. Par exemple, le retour en force de l’heideggerianisme dans les années 50, l’assimilation creuse des penseurs français dans les universités américaines à travers la « french theory », ou encore l’inexorable attraction des communismes russe et chinois sur les intellectuels, sont rendus avec des détails et des anecdotes qui nous les rendent plus proches, plus compréhensibles, plus vivants ; car Jean-Paul Aron ne décrit pas seulement une aventure de la pensée, mais une aventure humaine.
La démonstration qui sous-tend le livre est celle d’une glaciation de la pensée et des arts, à travers des discours creux ne se regardant qu’eux-mêmes. Il dénonce la stérilité du structuralisme, du nouveau roman, de la nouvelle critique, qui ne vont non pas au cœur du problème central de la pensée et des arts, qui est l’existence et l’expérience humaines, mais se regarde faire de la philosophie, de la critique, de la littérature ou de la peinture, étouffant les œuvres sous un discours qui ne fait que cacher un vide grondant. Ainsi de Barthes à propos de Sollers. A cela, il oppose une pensée centrée sur le corps, comme celle de Merleau-Ponty, et un art qui cherche à réconcilier la pensée, l’art et la vie, comme celui de Cézanne ou de Staël.
De même, la glaciation procède par un lissage des textes pour n’en tirer que du sérieux : de Sade, on ne retient plus le côté drolatique qu’y trouvait Flaubert, mais une sorte de désespoir qu’on y a ajouté ; de Roussel, Foucault prend au sérieux les jeux de mots débiles et réjouissants. Il trouve cependant une singularité chez Deleuze et Guattari, qui ont su rendre hommage au rire dans leurs ouvrages.
Avant de lire ce livre, j’avais le sentiment que la pensée française était sclérosée plutôt depuis le milieu des années 80. J’y voyais une convergence entre le néolibéralisme devenu roi en 1983, la mort progressive de la génération de penseurs précédents (Sartre, Foucault et Lacan meurent au début des années 80), et l’arrivée, par un coup médiatique savamment orchestré, de la génération débile et insupportable des nouveaux philosophes, qui autour de Bernard-Henry Lévy, avec Clavel, Finkelkraut, Glucksmann, inonde le marché et la télévision de nullités lancées avec un panache exceptionnel. Aron montre que cette sclérose, si elle devient effective au-milieu des années 80, était en marche depuis 1945. Les grandes œuvres qui jalonnent la période de 1945 à 1980 ne vont pas contre cette sclérose, mais l’alimentent doucement, jusqu’à l’apparent désert intellectuel qu’on connait encore aujourd’hui.
L’humour grinçant d’Aron est souvent plaisant, même si on peut lui reprocher une certaine lourdeur. Sous sa causticité, il laisse parfois transpercer un grand désespoir, qui n’en est pas touchant pour autant. Et, parfois, on a envie de lui dire de sortir du domaine français, de s’intéresser plus avant à l’œuvre de Pollock en peinture, à celle de Nabokov ou de Pasternak en littérature. On ne trouve pas chez lui la découverte, dans les années 70, des génies sud-américains comme Cortázar, Vargas Llosa, Neruda, Borges, Sabato. Il passe sous silence le cinéma de Kurosawa, celui de Fellini, celui d’Antonioni. Si la pensée française est sclérosée, autant la réchauffer par des œuvres et pensées prises à l’étranger ; et, ces œuvres et ces pensées vivantes et puissantes, il y en a à foison.
(J'ai écrit l'original de cette critique ici : http://wildcritics.com/?q=critiques/les-modernes-jean-paul-aron)