Voyage intergalactique par le petit bout de la lorgnette

Avis sur Micromégas

Avatar Domitius  Enobarbus
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Difficile de lutter contre un psittacisme critique qui célèbre en l’irrévérencieux Voltaire l’apôtre de la tolérance, de l’ouverture d’esprit, du triomphant progrès. Toutes les préfaces le claironnent : si les tragédies de l’hôte de Ferney s’avèrent des scies injouables, ses contes philosophiques seraient l’alpha et l’oméga de toute entrée en littérature, des chefs-d’œuvre de la concision à la française, des sommets inégalés d’humour et d’ironie mordante ! À l’épreuve d’une lecture plus mesurée, moins laudative a priori, Micromégas occupe sans ambages une place plus modeste voire anecdotique dans la postérité littéraire.

Ce conte philosophique répond à un programme bien défini, clairement annoncé dans les titres de chapitres, ne souffrant d’ailleurs aucune surprise au gré de l’écriture : voyage, conversation, expériences et raisonnements du Sirien Micromégas, flanqué de son acolyte secrétaire de l’Académie de Saturne. « Se former l’esprit et le cœur » par le voyage et la conversation ne diffère guère des invites de Montaigne à « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui », situer les pérégrinations des deux géants aux quatre coins de la galaxie répond à la fantaisie baroque de Cyrano de Bergerac au XVII° siècle. En cela, Voltaire instigue moins un renouvellement qu’il ne s’inscrit dans l’heureux sillage d’une tradition humaniste et libertine. Cependant, le petit grain de sel voltairien consiste à systématiser le relativisme induit par ces recherches littéraires. Partant, le voyage de Micromégas ne présente guère d’aspérités, de reliefs, de gouffres pour la réflexion : le Philosophe des Lumières a réponse à tout.

Il est effectivement étonnant de constater à quel point tout est prévisible chez Voltaire, ses luttes comme ses affections, les plis de son ironie comme ses hommages discrets (hormis quand il est question de lui-même). Au gré du voyage de Micromégas, injustement banni de Sirius par les menées d’un muphti obscurantiste et fanatique, sera prôné en tout (justice, guerre, religion, philosophie…) un salvateur relativisme. Le périple voltairien a donc moins pour fonction de découvrir des nouveaux horizons, de changer d'opinions, que de vérifier une thèse préétablie. C’est à un vrai martelage de la pensée auquel s’adonne le géant Voltaire, asséné à coups de remarques humiliantes au nécessairement naïf acolyte de Saturne, qui n’en peut mais :

« Je n’ose plus ni croire ni nier, dit le nain, je n’ai plus d’opinion. »

Singulier éloge de l’amitié, du compagnonnage philosophique, de l’enseignement enfin. Nous sommes bien éloignés des grands moralistes du XVII° siècle, des pointes diverses et variées de La Fontaine, des portraits de La Bruyère, des doutes de La Rochefoucauld. Mais c’était le résultat escompté, diffuser sous le couvert plaisant du conte un relativisme brouillon, un empirisme bassement pragmatique que Voltaire a chapardé aux Anglo-Saxons par le truchement de Locke :

« Je révère la puissance éternelle, il ne m’appartient pas de la borner ; je n’affirme rien, je me contente de croire qu’il y a plus de choses possibles qu’on ne pense. »

Malgré les précautions d’usage, Voltaire dynamite bien toute assertion, tout dogme moral, tout ancrage, en remplaçant ses assises par les mouvantes notions de curiosité, d’ouverture d’esprit, de tolérance. Notre époque si moderne, héritière de lecteurs par trop fanatiques du philosophe, a encore maille à partir avec cette bouillie intellectuelle : aujourd’hui, tout se vaut, tout doit être acceptable, sauf les intransigeances des réfractaires qui doutent de cette nouvelle religion (car c’en est une) droit de l’hommiste. Vrai, rien n’est plus suspicieux que de se lover dans l’héritage humaniste, mot galvaudé et dévoyé aujourd’hui ! Et par parenthèses, cela est faire fi un peu vite des contradictions et de la mauvaise foi de Voltaire, de la pique adressée par égoïste opportunisme ou simplement pour la beauté du verbe, biais par lesquels il se trouve paradoxalement le plus attachant, car cela sent l’humain et non la froide lame de la raison. Qu’on mesure l’effet qu’auraient ainsi les récris de la maîtresse du Saturnien à l’annonce de son départ, puis de sa consolation entre les bras d’un « petit-maître du pays », sur certaines bonnes consciences progressistes. Il y aurait tout un Voltaires Digest à compulser avec des descriptions du même tonneau.

Au début du conte, Micromégas rouspète son faire-valoir saturnien : « Je ne veux point qu’on me plaise, […] je veux qu’on m’instruise ». C’est bien dommage, car pour ce qui est de conter, Voltaire s’avère impayable, prose alerte, sens du rythme, désobligeante ironie (certes parfois par trop surannée), esquisses pertinentes et incisives dans le portrait. Certaines formes littéraires lui siéent davantage que ces contes philosophiques démonstratifs, et nous sommes dès lors en droit de nous interroger sur la morale qui guide et délimite une postérité littéraire…

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