Un vieux con avant l'heure

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Non, le vieux con avant l'heure c'est pas Céline, c'est moi. Parce que oui, à même pas 18 ans je suis parmi les adeptes du "C'était mieux avant." Et selon moi, c'est le cas de l'autofiction... Quand on en parle on pense toujours aux romans de gare, à Christine Angot, à Amélie Nothomb (d'ailleurs l'inspiration qu'elle peut susciter chez mes profs de français m'échappe complètement)... Et pourtant, pour dire que leur travail ne fait pas partie d'un sous-genre, ces gens se justifient en expliquant que Céline a fait la même chose, que toute son œuvre est basée sur sa vie... Alors oui, c'est vrai, mais la différence c'est qu'il était un génie des mots doublé d'un bourreau de travail. Évidemment qu'à choisir entre quelqu'un qui reprenait chaque ligne de ses bouquins vingt fois et une autre personne qui prend son premier jet pour du pipi d'ange... mon choix il est vite fait. Mais en réalité, un roman ce n'est pas qu'un style, c'est aussi une histoire, et donc pour faire de l'autofiction encore faut-il avoir une vie intéressante et ne pas trop insister si celle-ci n'est pas très fameuse... C'est donc le principal reproche que j'ai à faire à ce livre : pour ce que ça raconte, c'est beaucoup trop long. Selon moi, il doit bien y avoir entre 200 et 300 pages en trop sur environ 600 qui ne font que raconter les vagabondages d'un adolescent au début du XXeme siècle, rien de bien palpitant en somme. Mais globalement, j'ai beaucoup aimé mon premier Céline : un livre très bien écrit, voire outrancièrement bien écrit puisque j'ai atteint un point de saturation, trop de style tuant le style, tout à fait éblouissant, mais justement, au bout d'un moment, j'en ai eu marre d'être aveuglé et donc je me suis lassé sur la fin. Je vous laisse quand même avec cette première page qui a été tout à la fois un véritable choc et une formidable découverte.

Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste… Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m'ont pas dit grand-chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin du monde.
Hier à huit heures Madame Bérange, la concierge, est morte. Une grande tempête s'élève de la nuit. Tout en haut, où nous sommes, la maison tremble. C'était une douce et gentille fidèle amie. Demain on l'enterre rue des Saules. Elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse. Je lui ai dit dès le premier jour quand elle a toussé : "Ne vous allongez pas, surtout !… Restez assise dans votre lit !" Je me méfiais. Et puis voilà… Et puis tant pis.
Je n'ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde. Je vais leur écrire qu'elle est morte Madame Bérange à ceux qui l'ont connue. Où sont-ils ? Je voudrais que la tempête fasse encore bien plus de boucan, que les toits s'écroulent, que le printemps ne revienne plus, que notre maison disparaisse. Elle savait Madame Bérange que tous les chagrins viennent dans les lettres. Je ne sais plus à qui écrire… Tous ces gens sont loin… Ils ont changé d'âme pour mieux trahir, mieux oublier, parler d'autre chose…
Vieille Madame Bérange, son chien qui louche on le prendra, on l'emmènera…
Tout le chagrin des lettres, depuis vingt ans bientôt, s'est arrêté chez elle. Il est là, dans l'odeur de la mort récente, l'incroyable aigre goût… Il vient d'éclore… Il est là… Il rôde… Il nous connaît, nous le connaissons à présent. Il ne s'en ira plus jamais. Il faut éteindre le feu dans la loge. À qui vais-je écrire ? Je n'ai plus personne. Plus un être pour recueillir doucement l'esprit gentil des morts… pour parler après ça plus doucement aux choses… Courage pour soi tout seul !
Sur la fin ma vieille bignolle, elle ne pouvait plus rien dire. Elle étouffait, elle me retenait par la main… Le facteur est entré. Il l'a vue mourir. Un petit hoquet. C'est tout. Bien des gens sont venus chez elle autrefois pour me demander. Ils sont partis loin, très loin, se chercher une âme. Le facteur a ôté son képi. Je pourrais moi dire toute ma haine. Je sais. Je le ferai plus tard s'ils ne reviennent pas. J'aime mieux raconter des histoires. J'en raconterai de telles qu'ils reviendront, exprès, pour me tuer, des quatre coins du monde. Alors ce sera fini et je serai bien content.

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