Passage forcé

Avis sur Mort à crédit

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Le Passage, on y revient toujours.
On a beau le haïr, le vomir, être répugné par ses pavés couverts de merde et d'ordures, on est condamnés à y traîner ses pompes usées sous prétexte que c'est là qu'on a surgi dans le monde. Là, dans cette petite ruelle sombre et sordide au milieu de Paris. C'est pourtant lamentable comme excuse, de simplement y trouver une paire de géniteurs inadaptés, imbéciles, mais ça se discute pas la famille. Faut supporter les sautes d'humeur, les problèmes de santé, la connerie ambiante, et faut y retourner.

Oh bien sûr y'a des échappatoires ! Mais jamais bien longues. On peut bien tenter de se trouver du boulot dans les boutiques du coin, mais ça change pas tant la vue. Toujours les mêmes abrutis, les mêmes façades dégueulasses, la même façon d'avoir l'air encore plus con qu'on l'est, les mêmes pavés éclatés. Construire sa jeunesse là-dedans, c'est pas une sinécure.
Faut se battre pour exister au milieu de toutes ces petites gens qu'ont perdu tout sens commun, qui savent plus où aller ou comment faire pour tenir la distance. C'est que le monde bouge ! Eux, moins. Ils sont ancrés dans le passé, leur XXe siècle qui vient de mourir sans eux, dans leur tranquille médiocrité. Alors ils sont paumés, forcément. Faut se préserver de la folie qui guette quand on a un quotidien aussi bancal, déstructuré.
Le Passage, pour grandir, c'est pas l'idéal. Ça fait mal au coeur et à la tête. C'est bourré de traîtres, de mesquins, de fainéants...

Du coup faut prendre le large ! Traverser le pays, la mer, aller vers un coin brumeux où on parle pas le français ! Et là-bas, on respire enfin un peu de cette foutue liberté, des grands espaces verts, on bande, on baise, on grandit quoi ! Une éducation qui se fait pas tellement par le pensionnat, mais par tous ses à côtés, les petits merdeux du dortoir, le foot, les filles... La vraie vie, comme celle qu'on vit quand on est grand, ou presque.

Sauf que le Passage, on y revient toujours. A la moindre tuile, aux pépins de santé, à cause du pognon qu'a foutu le camp, c'est pas les raisons qui manquent.
Et quand on a vécu la liberté, c'est pas tenable de vivre enfermé ! Cantonné ! Captif ! Confiné ! Quatre murs qui puent le renfermé, c'est plus supportable. Faut s'évader autrement, trouver un substitut. La science, en voilà un beau terrain ! Bosser pour un inventeur !

On se réfugie derrière les délires farfelus d'un savant grotesque, on publie des articles, on pense révolutionner l'agriculture en électrocutant des patates. Ça fourmille d'idées ! De fantaisies ! De révélations ! On monte au ciel dans un ballon qui vole encore tant qu'il croise pas une brindille. En voilà un horizon plein d'espoir.
Mais comme toujours, la médiocrité du monde vient tout faire s'effondrer. Du blé perdu aux courses, des problèmes judiciaires, des emmerdements avec ces tarés d'inventeurs et c'est tout le local qui fout le camp ! On en rigole, on va faire notre révolution agricole dans les champs !
Et on remet ça à la campagne : des employés qui foutent le bordel dans le patelin, des autochtones cons comme des pelles, des inventions qui marchent pas, un fusil qui marche bien et c'est de nouveau le bordel.

La parenthèse scientifique se referme. Faut rentrer.
Encore revenir vers ce putain de Passage, pour y voir le soleil se lever une dernière fois sur son enfance, prêt à entrer dans la vie.
V'là le printemps.

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