A propos de son premier roman, Mortepeau, l’Équatorienne Natalia Garcia Freire évoque trois thèmes majeurs : la terre (sacrée), la famille (dysfonctionnelle) et la folie (inéluctable). Ces éléments sont en effet consubstantiels à cette œuvre inclassable dont la langue envoûte alors que l'intrigue, qui entretient un certain flou sur les événements passés ou présents, ne prend jamais le pas sur l'atmosphère générale, que le terme de gothique ne retranscrit qu'à moitié. Aucun terme ne convient d'ailleurs parfaitement pour décrire l'ambiance macabre du livre, dans ce monologue d'un fils destiné à un père décédé et coupable d'avoir introduit le mal dans la maison familiale, sous la forme de deux étrangers sales et méprisants. D'aucuns pourraient y voir la symbolique de la colonisation de l'Amérique latine mais ce n'est qu'une interprétation possible et cela n'a qu'une importance relative dans ce bref roman qui enregistre la décomposition progressive de la société humaine, amenée, tôt ou tard, à céder la place au monde des insectes. Il est beaucoup question de pourriture dans Mortepeau, noble à sa manière, dans le sens où elle précède l'avènement d'une nouvelle ère, respectueuse des équilibres naturels. Au fond, le livre, qui célèbre le cycle de la vie et de la mort et fustige l'orgueil démesuré des humains (et de quelques-unes de ses valeurs comme la religion) est surtout une porte ouverte à l'imagination du lecteur, qui ne peut être que fasciné par la force symbolique, tellurique et poétique du texte.