"Le néo-libéralisme est en voie de formation. La semence est jetée, la moisson viendra à son heure." Il faudra une trentaine d’années aux phrases de Louis Baudin, écrites en 1953, pour trouver une confirmation dans les faits. Le milieu des années 80 voit, en effet, le néo-libéralisme s'imposer en France comme la référence idéologique dominante. Comment en est-on arrivé là ? Que recouvre le terme de néo-libéralisme ? Quand apparaît-il ? C’est à ces questions et à bien d’autres que répond François Denord dans Néo-libéralisme version française (sous-titre : Histoire d’une idéologie politique). Paru en 2007, cet ouvrage qui mêle sociologie et histoire (fidèle, en cela, à Durkheim, Bourdieu, etc.) retrace le cheminement de ce courant de pensées des années 30 aux années 80, en France.
Le néo-libéralisme apparaît donc non dans les pays anglo-saxons au début des années 1980 mais en France, dans le bouillonnement intellectuel de l’entre-deux-guerres. L’auteur donne pour acte de naissance de ce mouvement le 26 Août 1938, date du colloque Walter Lippmann. Acceptant une intervention de l’Etat dans l’économie (pour réglementer, créer un environnement favorable au marché, aider les plus défavorisés, etc.), pouvant se décliner, schématiquement, en deux versions (l’économie sociale de marché et la version Ecole de Chicago), le néo-libéralisme est loin de former un tout cohérent, "c’est un courant intellectuel au sein duquel coexistent des groupes aux conceptions économiques différentes, parfois antagonistes" (p. 6), comme les tensions internes à la société du Mont-Pèlerin et les départs qui ont suivi peuvent le montrer.
Cette "idéologie" a, de plus, dû affronter des doctrines économiques et politiques concurrentes avant de s’imposer*. On peut mentionner, en guise d’illustration, le planisme et le corporatisme dans les années 30, moment de crise du libéralisme traditionnel et de recherche d’une nouvelle voie (d’où le colloque Walter Lippmann). Donnant également à voir la trajectoire des principaux acteurs de ce mouvement (F. Hayek, E. Mercier, L. Rougier, J. Rueff par exemple), les relais dont il a pu bénéficier (les éditions de Médicis, le groupe X-Crise, l’Ecole libre des sciences politiques, etc.), et les programmes qu’il inspire dans les années 80 à J. Chirac**, ce livre montre comment "une idéologie politique ne conquiert l’ascendant que dans la mesure où elle consolide des forces sociales qui disposent d’un pouvoir réel sur l’économie. […] [L]e néo-libéralisme doit d’abord son triomphe à la transformation des rapports de force politiques qui lui fraya la voie, plus qu’à l’influence exercée par telle ou telle organisation internationale." (cf. p. 303)
Si l’auteur semble appartenir au courant bourdieusien*** (de par ses références bibliographiques, le croisement de la sociologie et de l’histoire, la volonté de retracer la trajectoire des agents mentionnés, l’emploi des notions de champ, de capital, d’intérêt) et produire une réflexion critique envers le néo-libéralisme (comme peuvent l’illustrer certaines réflexions personnelles, cf. p. 275 par exemple) on peut regretter que l’ouvrage s’arrête au milieu des années 80 et ne permette donc pas d’avoir de données sur la situation récente, même si F. Denord mentionne, en conclusion, que l’Europe réaliserait le programme du néo-libéralisme.
*Victoire qui s’inscrit dans les discours ou dans des traités, comme celui de Rome en 1957.
**Justifiant ainsi, partiellement, le bandeau accompagnant l’ouvrage et intitulé « les idées neuves de Sarkozy » car le programme de J. Chirac contient les idées de réduction des dépenses publiques, du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux, de baisser les prélèvements obligatoires, etc. (cf. p. 292)
***J'aurai tendance à mettre ses travaux en rapport avec ceux d'Y. Dezalay et B. Garth, par exemple : "Le "Washington consensus". Contribution à une sociologie de l'hégémonie du néo-libéralisme." (1998)