Voilà un recueil qui aura passé de longs mois sur mes étagères avant que je ne me décide à le lire. Malgré de vives recommandations et une auteure présentée comme une des grandes voix de la poésie contemporaine, j’en ai sans cesse repoussé la lecture, un peu rebuté j’avoue par les thèmes qu’elle y convoque, assez inhabituels dans ce registre littéraire.
Sharon Olds est née à San Francisco en 1942, élevée dans un environnement strictement religieux, privée de cinéma, de télévision et de littérature autre que religieuse jusqu’à son entrée à l'Université de Stanford en 1964. Intellectuellement très brillante, elle en ressortira avec un doctorat de littérature en poche. Ses écrits et poèmes resteront influencés par la prosodie de Ralph Waldo Emerson qui a fait l’objet de sa thèse. C’est au soir de sa vie, alors qu’elle a 75 ans, qu’elle compose ce recueil. Un regard sur ce qu’a été sa vie d’enfant, de jeune adolescente, de femme, d’épouse, de mère et de fille. Ce n’est pas une autobiographie au sens conventionnel du terme, mais plutôt une sorte d’inventaire d’états d’âme et d’expériences émotionnelles souvent très intimes, sans aucun fil chronologique ni soucis de classement. De ce désordre apparent émerge pourtant une matière littéraire et poétique de toute beauté.
S’y côtoient des odes aux derniers arbres de New York :
"Mille fenêtres les toisent.
La cime de l’un d’eux ressemble à une montagne de granit
Qui s’effrite par strates, en un millier de respirations
Chaque jour.
Il seront tous coupés à la taille, les branches
Partiront avec les jambes et les bras, comme toujours,
Dans la broyeuse.
Il y a des centaines d'années, par ici, on utilisait le frêne pour faire un sucre rude, plus tard pour faire des battes de base-ball, et de l'autre côté du Pacifique
les États-Unis imprimèrent des silhouettes humaines,
comme des frênes en cendres, sur les trottoirs"
Puis des poèmes sur ses premiers émois d’adolescente :
"Petite excitation ;
Panier de demoiselle d’honneur, d’épines tendres
Et de pétales, sur le parvis menant
A l’allée centrale d’une nef de satin,
Eclaireur des contrées sauvages ; sauvage oreille
Qui te dresse ; délicate baguette de sourcier qui pointe vers la source ;
Lutin, créature métamorphe, lotus du chagrin,
mini Minerve qui jaillit toute armée, en fusion"
Ses textes les plus intimes, pleins de pudeur et de tendresse, ne nous heurtent jamais, l’auteure gardant toujours une distance bienveillante avec le lecteur mais aussi avec elle-même.
D’autres passages sont de véritables témoignages historiques de la condition des femmes américaines des années 50 et 60. Au travers des souvenirs du propre vécu de sa mère, c’est la voix de la militante engagée qui se fait entendre, craignant - déjà en 2016 ! -, une régression des droits des femmes, notamment celui de l’accès à l’avortement voire même à la contraception.
Ce livre est aussi le portrait d'une femme, celle qu’elle a été mais également celle qu’elle est devenue aujourd’hui. Soixante et quatre Odes qui nous bouleversent tant par sa magnifique prose que par son fond. Sharon Olds y déplie son "âme-atlas", sans confessionnalisme mais avec une profonde empathie non seulement pour les femmes de sa génération mais aussi, peut-être même surtout, celles d’aujourd’hui.
Pour finir, je parlerai du dernier poème, "Ode-Abracadabra", sur lequel j'aime à m'attarder tant il est beau et riche de symboles. Le même mot est répété à chaque ligne en retranchant à chaque fois une lettre pour au final former un triangle. Le mot magique peut ainsi se lire dans tous les sens, de droite à gauche, de bas en haut ou en diagonale.
Elle écrit :
« Quand on pense à la manière dont les femmes s’en sont sorties, souvenons-nous des amulettes qu’elles portaient dans l’ancien monde, sur un petit parchemin. Un triangle, un charme en forme de V, comme un mont de Vénus.
Est-ce qu’on pourrait entendre nos prières : abracadabra, dérivé de l’araméen, abhadda ked-habra,
Disparais, Ô maladie, au son de ce mot ! »