Ah ça ira !

Avis sur Quatrevingt-treize

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Afin d’éviter d’être influencé, cette critique a été rédigée avant d’avoir lu toute autre critique. Je vous prie donc de m’excuser si l’on retrouve des choses que beaucoup d’autres on dit, ce que j’ai constaté après coup.

Quatrevingt-Treize est le premier roman de Victor Hugo que je lis depuis que, enfant, je lisais ses poèmes, et autres de ses écrits dont, hélas, je peine aujourd’hui à me souvenir de la nature exacte.

Je suis partagé. Ce roman contient beaucoup de moments captivants, voire forts. Mais il contient aussi de longs passages ennuyeux. Commençons par ce qui m’a ennuyé.

Ce qui m’a ennuyé c’est l’aspect « visite guidée » que peut avoir parfois ce livre. En pleine lecture on sort du roman, on sort du récit, et on passe en mode documentaire. En effet, il y a de longs et réguliers passages descriptifs extrêmement précis qui relèvent pratiquement plus de la brochure historico-touristique que du roman. Par exemple, Hugo vous décrira sur une dizaine de pages tous les détails architecturaux de la salle de la Convention. Et attention, il ne la décrira pas en langage simple, mais riche d’un vocabulaire technique, ou désuet, ou les deux à la fois. Et je doute que même en 1874, la compréhension était fluide pour tout lecteur. Si bien que, à moins que vous versiez déjà dans ce type de jargon, vous êtes obligé de vous munir d’un dictionnaire et d’interrompre votre lecture à chaque phrase pour voir ce que signifie tel ou tel terme. Ce que j’ai fait en partie, mais pas systématiquement : la lecture eût été trop laborieuse. Mais si vous ne le faites pas, lire certains passages consistera à regarder une suite de phrases peu claires voire incompréhensibles, ce qui est un peu gênant.

Je me suis laissé dire que cet aspect documentaire n'est pas exclusif à Quatrevingt-Treize, et que, dans Les Misérables par exemple, l’intrigue à proprement parlé ne constitue qu’une mineure partie du roman. Il paraît même que Hugo était comme cela dans la vie. Guide touristique sur les bords.

Il arrive tout de même, parfois, à insuffler quelque chose à ses descriptions. Car le romancier ne manque évidemment pas de style. Presque chaque phrase du livre est poétique. Je ne sais pas, ou plus, si Hugo écrit toujours de la sorte dans tous ses romans, mais cela donne à certains moment le sentiment de lire un long poème. Il y a profusion de formules magnifiques. Probablement moins dans les passages didactiques que dans l’intrigue, mais dans l’ensemble, on retrouve cette richesse stylistique un peu partout.

Je n’ai rien contre les descriptions, mais pourquoi aller à ce point dans la précision et la technicité si cela brise l’intrigue et le rythme du récit ? Quand je dis « documentaire » je n’exagère pas : la plupart des choses décrites par Hugo correspondent à des réalités. Mais ce n’est pas exactement ce que j’attends d’un roman. Que celui-ci puisse s’appuyer sur des faits et des décors réels, je le conçois parfaitement, mais je n’ai pas été convaincu que cela nécessitait un tel degré de précision et de technicité, il me semble que le roman eut gagné en simplifications radicales sur ce point. D’autant plus que certaines de ces descriptions ne me semblent pas apporter grand chose à l’histoire.

Si vous êtes néophyte de la Révolution, ne vous attendez-pas non plus à ce que ce roman vous serve d'initiation. Au contraire, il exige, de préférence, dans quelques passages du moins, une bonne connaissance de la Révolution, de ses acteurs, de ses événements, de pas mal de choses.

Mais comme Ayn Rand l’avait fait remarquer dans une préface d’une édition américaine, contrairement à ce qu’une lecture superficielle pourrait laisser croire, au fond, Quatrevingt-Treize ne parle pas de la Révolution. Celle-ci n’est qu’un décor. Quatrevingt-Treize parle de la fidélité envers les valeurs. (Cette préface peut contenir de légers spoilers.) Le mot valeur étant ici entendu au sens aristotélicien du terme : ce pour quoi l'on agit.

Et en effet, tout dans ce roman, y compris certains aspects des descriptions, témoigne de ce thème. Les engagements des hommes envers un objet, un être, une conviction, un but, des valeurs. L’empire des idées sur les actions. Cela devient de plus en plus évident à mesure que l’on progresse dans le livre. Hugo écrit d’ailleurs dans le roman cette expression aux airs de profession de foi littéraire : « peindre sous l’homme momentané l’homme éternel ». L'homme momentané est celui qui vit 1793 ; l'homme éternel est celui qui poursuit ses valeurs.

Alors il faut dire que si l’on prend son mal en patience, l’on est récompensé. Répétons le : ce livre contient moult passages puissants. J’ai aimé notamment — mais pas seulement — les dernières parties, à partir du troisième livre de la troisième partie. Et j’ai adoré la fin.

C’est pour cela que je suis partagé dans mon évaluation : dois-je faire une synthèse moyenne ? Dois-je faire abstraction des aspects laborieux pour me concentrer sur la récompense ? Ma note oscille selon la perspective.

J’aurais aimé que Hugo consacre ces pages documentaires à se concentrer davantage sur ses personnages principaux — et leurs convictions — car ce sont les meilleurs passages du livre. Bien sûr, à propos des personnages, il faut aimer la grandeur Romantique et ne pas s’attendre à trouver des personnages qui ressemblent à votre concierge.

J’ai aimé également ce jeu de symétrie entre royalistes et républicains, et le fait que chaque personnage principal incarne une approche politique bien spécifique. Sans en dire trop, vous remarquerez que deux des personnages principaux représentent respectivement deux aspects de la Révolution française. J’ai apprécié également les perspectives multiples.

Je ne développerais pas davantage sur les qualités de ce roman, car si vous le lisez, il vaut mieux que vous en sachiez le moins possible, je n’aime pas gâcher. La seule chose que l’on peut légitimement annoncer à l’avance, ce sont les défauts, afin de prévenir d’éventuelles déceptions. Donc ce que je peux dire, c’est que malgré ce qui peut éventuellement gêner (Ah ça ira !), il est difficile de déposséder ce roman de sa beauté et de ses fulgurances — je regrette même de ne pas les avoir notés — bref, du souffle de Victor Hugo.

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