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Avis sur Reconnaître le fascisme

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Ce texte est la transcription d'une conférence donnée par Eco en 1995 et donne surtout l'impression d'être le plan détaillé de ce qui serait un passionnant ouvrage de décryptage du fascisme. On peut donc regretter qu'il ne rentre pas plus dans les détails, mais ses 14 caractéristiques du fascisme constituent déjà un outil fort utile pour juger du degré de fascisme rampant dans nos sociétés.

Les voici : le culte de la tradition, le refus du modernisme, l'anti-intellectualisme, l'opposition à tout esprit critique, le racisme, l'exploitation de la frustration, les théories du complot, les complexes d'infériorité et de supériorité face à l'ennemi, la guerre permanente et l'anti-pacifisme, l'élitisme populaire, l'héroïsme et le culte de la mort, le machisme, le populisme qualitatif, la novlangue. Toutes ne se retrouvent pas forcément dans tout type de fascisme, mais la présence d'une seule de ces caractéristiques suffit à témoigner d'une ébauche de fascisme.

« L'Ur-fascisme est susceptible de revenir sous les apparences les plus innocentes » : l'avertissement est toujours valable, surtout au moment où les épouvantails traditionnellement fascistes se multiplient. Un type comme Bolsonaro parvient certes à être élu en étant si peu subtil qu'il coche à peu près toutes les cases proposées par Eco. En attendant, lui et Salvini (et quelques autres), en tant que clichés fachos ambulants, servent d'idiots utiles aux tenants d'une autre idéologie beaucoup plus délicatement autoritaire. Il serait tentant d'appliquer sérieusement (scientifiquement, même) cette grille de lecture à Macron, qui se veut assurément moderne, intellectuel, tolérant sur les questions de genre et certainement pas raciste (encore que, toute rumeur inintéressante sur sa sexualité mise à part, le voir enlacer fréquemment des hommes noirs torse nu a un petit côté colonialiste que pas grand monde n'a souligné), mais qui veut pourtant resserrer les liens avec l’Église, refuse le modernisme qui consisterait à engager une véritable transition écologique, s'oppose de facto à tout esprit critique à grands coups de « en même temps », est le complice plus ou moins silencieux de ceux qui laissent ouvertement mourir les migrants en mer ou en montagne, défend une certaine forme de guerre permanente (sur le plan économique, avec une concurrence généralisée) et d'héroïsme (le désir de devenir milliardaire). Sans parler de son soutien inconditionnel à la politique de plus en plus littéralement fasciste d'un petit Etat méditerranéen dont il ne faut en aucun cas dire du mal.

Toute cette petite bafouille n'a donc pas pour but de sous-entendre que Macron est un dangereux fasciste au sourire ultra-bright (malgré quelques zones d'ombre qui ne sont donc pas à négliger), mais que son choix évident d'orienter les élections européennes vers un duel « libéraux vs fachos » témoigne de son accommodation extrêmement cynique du véritable fascisme sans lequel il n'aurait d'ailleurs pas été élu ; de la même manière, les « anti-systèmes » profitent bien du néo-libéralisme pour vendre leur tambouille. De fait, libéraux et fascistes avancent main dans la main, les premiers trimbalant avec eux leur société d'exploitation-consommation, les seconds leurs boulets fascisants, tous tolérant de facto ce contre quoi ils prétendent s'insurger, tous s'opposant ensemble à toute alternative basée sur l'écologie et la tolérance (tout en essayant, surtout du côté des libéraux mais pas que, de paraître préoccupés par le changement climatique, la pollution, etc...). Accessoirement, on devrait se rendre compte qu'il est parfaitement illusoire pour les partisans de ces alternatives d'espérer arriver à quelque chose en reprenant à leur compte les mêmes procédés populistes qui réussissent aux fascistes, mais c'est un autre sujet.

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