L'ombre portée de Greta Taro : un grand roman reste à écrire...

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Je commençais ce roman de Serge Mestre le 5 avril dernier et l’abandonnais (chose rare !) après les premiers chapitres, parce que non, vraiment, l’écriture stéréotypée et sans caractère, l’absence de style, l’insipidité presque ridicule de scènes qui étaient censées étreindre, surprendre ou tourmenter le lecteur (la première, par exemple, où Gerta Pohorylle est soumise à la question par une brute nationale-socialiste) me laissaient dans une terrible frustration. La 4ème de couverture promettait tant… Comment l’auteur entendait-il sortir Gerda Taro de l’ombre ; comment voulait-il donner vie à cette femme singulière qui a traversé la vie en étoile filante ? On suivait bien la jeune juive de Galicie depuis l’année 1933, depuis Leipzig, mais comme de loin, une silhouette dont on nous répétait le charme, le goût, l’aplomb, mais sans l’incarner. Le roman a pourtant, plus que tout art, les moyens de nous restituer une intériorité et une détermination singulières, de nous attacher au charme inouï d’un personnage…Gerda Taro, qui s’est inventé un destin jusqu’au nom, étincelant comme celui de Greta Garbo, offrait pourtant un tel potentiel romanesque…
C’est finalement par le titillement de ce fort potentiel romanesque que j’ai décidé de reprendre le roman (Je ne supporte pas d’abandonner). Et j’ajouterais que c’est par le fort potentiel romanesque, intrinsèquement attaché à Gerda Taro, que ce roman peut finalement se lire jusqu’au bout, avec l’idée tout de même qu’on aurait tellement pu s’y prendre autrement pour le rendre aussi inoubliable que son personnage. Car, à l’image de son titre d’une neutralité déconcertante, la distance et la négligence narratives (rien à voir avec la distanciation romanesque) nous heurtent. Elles heurtent le principe même d’action de la première femme reporter de guerre : « L’objectif, c’est de ne pas être objectif ! Contre la terreur fasciste, il faut prendre parti ! », disait-elle. Elle ne rêvait pas que de regarder, comme St-Exupéry, elle rêvait de photographier une victoire républicaine, de saisir dans l’œil partisan de son Leïca ou de son Rolleiflex, la chute d’un avion ennemi…
Il faut donc lire ce roman, comme on lirait un documentaire romancé, avec parfois tout de même quelques passages qui vous remuent un peu, mais si peu…Et retenir que Gerda Taro est celle qui aura pressenti tôt le déferlement fasciste quand ses jeunes compatriotes étaient encore confiants ; celle qui aura donné à son amant André Friedmann ce beau pseudonyme de Robert Capa à une époque où il ne fait pas bon porter son nom de naissance quand on est juif ou slave exilé ou les deux ; celle qui aura défendu, d’une énergie touchant à l’absurde de la vie, l’Espagne républicaine abandonnée par toutes les démocraties européennes dans sa lutte antifasciste. Que faisait Léon Blum ? Celle enfin qui exigeait de dire et de prendre son plaisir sexuel et voulait n’appartenir à aucun homme. Celle qui revendiquait la propriété de ses photos dans le tandem Capa-Taro à l’âge d’or du photojournalisme de guerre.
Et puis la litanie magnifique des grands noms sur laquelle se repose littéralement le roman ; ces noms qui parlent à l’imaginaire : Franck Capa, David Seymour dit Chim, Cartier-Bresson, Imre Rona, André Kertész, Maria Eisner, Ernest Hemingway, John Dos Passos, Pablo Neruda, Louis Aragon, Saint-Ex’, José Bergamin, Maria Teresa Léon, Max Ophuls, Bertold Brecht, Abel Gance et Edwige Feuillère, et encore Willy Brandt et le S.A.P, le POUM, Tolède, Cordoue et Guernica, Caulaincourt, Montmartre, le café du Capoulade, QG du groupe de Leipzig… Oui, un fort potentiel fantasmatique que la seule dénomination ! Mais de là encore vient la déception : s’il n’est pas facile pour un romancier de mener sa narration en la liant à la grande Histoire qu’ont fabriquée, dans ces années 30-40, tant d’artistes, d’intellectuels, et d’hommes politiques, il ne suffit pas, à ces figures historiques, de leur faire traverser le décor à la sauvette. Soit on les laisse nourrir le contexte, soit on en fait des personnages à part entière, mais on est toujours avec Mestre dans un entre-deux de surface, qui dore faussement le roman sans lui donner la chair exceptionnelle qu’auraient constituée quelques scènes de rencontres portées par des portraits et des dialogues autrement plus remarquables. Celle où la jeune Gerda a rendez-vous avec Louis Aragon qui vient de fonder Ce Soir, celle où Gerda s’en prend à St-Ex’ qui ne veut pas prendre parti dans cette guerre devant elle parce qu’il travaille pour L’Intransigeant, par exemple. Trouver la bonne distance dans le contact entre la jeune Gerda Taro et tous ceux qu’elle a côtoyés dans la fabrique de l’Histoire, trouver le poids délicat de l’ombre portée de Gerda Taro, lumineuse et têtue.
Comme Serge Mestre, je suis donc allée regarder les photos en noir et blanc de Gerda Taro. Elles constituent d’autant plus un défi à la fiction romanesque qu’elles sont aussi insondables que tentantes. Qui es-tu, Gerda Taro ? Le roman de Mestre n’a pas réussi à me le dire intimement. Il est incroyable que son visage si particulier n’ait pas été suffisamment saisi par l’écriture pour nous le faire voir mentalement. Il n’est pas question là de vérité ou de ressemblance, peu importe, simplement de nous laisser voir le personnage. Il est question souvent de son sourire en coin irrésistible, de sa moue aguicheuse, de ses yeux écarquillés, de ses reins cambrés : ce sont des expressions plates, inaptes à nous dire tout ce que recelait le visage de Gerda Taro, beauté particulière à la hauteur de sa fièvre urgente, de sa capacité à s’inventer une trajectoire et à tracer sa route, à saisir la balle au bond. Je me perds dans ce visage et me dis qu’il y a des femmes qu’on a envie de raconter. Gerda Taro ne se contentait pas seulement de « regarder », elle allait vite, trop vite, tout près de l’événement qui n’aura pas eu lieu dans le récit de Mestre qui mime l’urgence, la fièvre, la détermination, la séduction sans nous toucher vraiment. Je me dis qu’un grand roman reste à écrire…

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