Badminton et Brexit

Avis sur Retour de service

Avatar Julien Coquet
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Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage. Tel pourrait être le credo de l’écrivain John Le Carré qui, à 88 ans, nous livre son 25ème livre. Brassant inlassablement le monde des espions, l’auteur britannique a finalement peu de concurrents dans cette littérature de niche : dès L*’Espion qui venait du froid*, en 1964, la barre était placée très haut. Complexité, analyse fine, entrelacs d’intrigues, personnages creusés : toutes ces caractéristiques qui font le bonheur de lecteurs prêts à se torturer les méninges, à prendre des notes lors de leurs lectures et à mémoriser plusieurs couvertures d’un même espion, les fameuses légendes.

Dans Retour de service, John Le Carré nous présente un espion proche de la retraite, Nat, qui a parcouru le monde, marié à une femme aimante, constamment engagée. Les années de service s’éloignent et on se prend à rêver au club, à discuter avec un petit jeunot du nom d’Ed. Ed, joueur de badminton très confiant, défie Nat. Un rituel s’installe : après chaque match, une bière réunit les deux hommes. Des propos politiques s’échangent, avec prudence dans la bouche de Nat, avec conviction dans celle d’Ed. Cette rencontre, a priori anodine, va pourtant malmener Nat, lui qui s’apprête à prendre la direction du Refuge, un département de la section Russie, sorte de placard à balais où les rôles ne sont pas clairement définis.

Retour de service appartient à cette littérature issue du traumatisme du Brexit (Le Cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe, Une machine comme moi de Ian McEwan). Car toute l’intrigue du roman se joue là : comment continuer à servir un pays que l’on n’aime plus, un pays qui a choisi de quitter l’Union européenne et qui s’enfonce dans l’isolement ? L’idéal de la mère-patrie peut-il être bousculé à un point de doute inconfortable ? Le Carré, à travers le jeune Ed, nous déclare tout le mal qu’il pense de Trump et de Poutine.

Chaque personnage est diablement campé : Nat perpétuellement intrigué, sa femme Florence avocate aux multiples combats, leur fille gentiment moqueuse d’un père qu’elle prend pour le sous-fifre de la bureaucratie étatique… Toute cette joyeuse équipée livre de belles scènes, dignes de Hitchcock (Nat révèle à sa fille qu’il est agent secret… sur un téléski). Parfois, les vitupérations d’Ed contre Trump et Poutine relèvent de la caricature appuyée, et le lecteur pensera avec nostalgie aux grands romans de l’écrivain qui se passaient en pleine Guerre froide. Car le monde de l’espionnage d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir, technologiquement parlant, avec celui du temps de Brejnev. C’était le temps des trahisons, des histoires tordues, des coups bas, des costumes en tweed et des cigarettes constamment allumées. C’était le temps des Smiley et des Karla, personnages ô combien complexes , creusés et fascinants. Au-delà de ces quelques réserves, principalement d’ordre nostalgique, Retour de service se présente comme un roman d’espionnage intéressant et bien ficelé.

Ce que nous espérons tous voir ce vendredi soir, ce 20 juillet, pour
être précis, c’est la rencontre clandestine savamment orchestrée de
deux inconnus. L’un, nom de code Gamma, sera un agent aguerri qui
maîtrise à la perfection toutes les ficelles du métier. L’autre, nom
de code Delta, sera une personne d’âge, de profession et de sexe
inconnus, leur dis-je, toujours soucieux de protéger ma source. Ses
motivations sont un mystère, autant pour nous que pour vous. Mais ce
que je peux vous dire, c’est que, si l’on en juge d’après les monceaux
de renseignements solides que nous recevons au moment même où je vous
parle, le peuple britannique tout entier est sur le point de vous
devoir une fière chandelle, même s’il ne le saura jamais

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