Perle d'Orient

Avis sur Salammbô

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Objet finalement bizarre et biscornu que ce Salammbô, pour ne pas dire baroque – mais alors dans le sens premier du mot, utilisé par les joailliers de jadis pour désigner ces perles « baroques » qui ont une forme irrégulière, qui sont d'une rondeur imparfaite. Car même si Flaubert se tue à vouloir arrondir les angles, personne n'est dupe : son roman sonne faux ou, du moins, il n'est pas ce qu'il prétend être.

Dès 1857, d'ailleurs, quelques mois après la parution retentissante de Madame Bovary, Flaubert surprend tout son petit monde lorsqu'il décide d'entreprendre l'écriture d'un roman historique. À commencer par Sainte-Beuve : « On l'attendait sur le pré chez nous, quelque part en Touraine, en Picardie ou en Normandie encore : bonnes gens, vous en êtes pour vos frais, il était parti pour Carthage. » À l'époque, on peine à comprendre ce grand écart dans l'espace et dans le temps, qui se double d'une incartade brutale dans le projet littéraire : au revoir l'étude de moeurs bourgeoises, les lecteurs déçus se consoleront en se persuadant que cette virée à l'Orient n'est que lubie passagère d'un auteur en manque d'inspiration.

Cent cinquante ans plus tard, le mystère Salammbô n'est toujours pas vraiment percé à jour : qu'a voulu faire Flaubert, au juste ? Je crois qu'il faut simplement envisager le livre comme une sorte de manifeste caché de l'écriture flaubertienne, le concentré parfait de toutes ses excentricités littéraires. Rien, dans le roman, n'a d'autre vocation que de déployer l'encombrant attirail stylistique de l'écrivain. L'Antiquité, les cosmogonies carthaginoises, les soleils miroitants de l'Orient, tout cela, Gustave n'en a que faire ; d'ailleurs, face aux critiques pointilleuses il clamera haut et fort, d'une volte-face superbe dans son incohérence : « Je me moque de l'archéologie ! » Tout n'est que prétextes, pré-texte, une machine à fantasmes afin de mieux attiser les sens et affûter la plume.

Oublions donc l'espace d'un instant l'intérêt documentaire que peut revêtir l’œuvre, ses thématiques, ou même ce qu'elle raconte, pour mieux se concentrer sur son style. On connaît tous la réputation d'esthète forcené que Flaubert traîne derrière lui, le perfectionniste maladif qu'il était, esclave de l'absolu, lui qui pouvait « crever comme un chien plutôt que de hâter [sa] phrase qui n'est pas mûre ! » Vanité des vanités, que de sculpter à ce point ? Sans doute. Mais le beau n'est-il pas dans le vain, tout compte fait ?

Dans ce rythme d'abord, qui, malgré ce qu'il a d'artifices, fait tout le raffinement de Salammbô, cette fameuse marche ternaire de la phrase, semblable au ronflement régulier d'un moteur aux effluves enivrants, qui dès le célèbre incipit vous berce dans un doux enchantement.

Dans cet art consommé de la coupe, où l'usage des « et » et des points-virgules permet de briser et d'assouplir la chute de chaque proposition, en tirant paradoxalement toute la richesse du texte de sa continence verbale, de son allure réfrénée.

Dans le temps du récit aussi, l'« éternel imparfait » tel qu'il fut consacré par Proust, qui semble donner aux personnages et aux choses un aspect flottant et suspendu.

Dans cette poésie qui joue de son indétermination, où l'on balance perpétuellement entre le clair et le vague, l'abstrait et le concret, par quelques mots choisis qui sont comme des touches de flou artistique : « quelque chose d'une douceur infinie semblait s'abattre sur la terre ».

Dans ce penchant presque abusif pour les articles indéfinis et le dénombrement, comme pour mieux saisir l'essence d'une foule et d'une nombreuse réalité qui se dérobe sans cesse.

Dans ce vocabulaire riche, enfin, et cette formidable érudition, qui donnent une puissance incomparable aux images invoquées, d'un auteur qui, on le comprend, avait en horreur qu'on illustre ses écrits...

Il y aurait sans doute de quoi gloser sans fin sur les mérites littéraires de Salammbô ; j'aurais pu également dire un mot des personnages, l'altier Hamilcar, Mathô le brûlant, Salammbô la lunaire, les seuls qui surnagent un peu – mais toujours de façon trouble – dans ce pays fait de monstres et de ruines, suant la poussière et le sang par tous les pores. On aurait pu s'attarder aussi sur le désir de Flaubert de trouver un refuge dans l'autre et dans l'ailleurs, aussi peu accueillants soient-ils. Mais je persiste à croire que l'idée de voyager lui a pris par métaphore, comme dirait Pessoa.

Salammbô est avant tout le livre d'un style, un style comme il y en a peu. Un style qui, par sa nature même, n'est pas non plus dénué de lourdeurs – mais a-t-on jamais reproché à quelque pierre précieuse de peser si lourd ?

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