Technique du métier d’écrivain, c’est une centaine de pages, publiées la première fois en 1917, qu’on pourrait presque qualifier de long article plutôt que de véritable manuel. Cependant, comme la plupart des livres censés apprendre à leurs lecteurs la maîtrise d’un art, l’ouvrage enseigne moins l’écriture qu’il ne dévoile les conceptions de leur auteur sur leur métier.

En l’occurrence, Victor Chklovski s’ancre dans une tradition réaliste, selon laquelle il faut avoir vécu pour écrire. « Pour pouvoir écrire, il faut avoir une autre profession, hormis la littérature, parce qu’un professionnel, quelqu’un qui possède un métier, décrit les choses à sa manière propre, et c’est cela qui est intéressant » (p. 7 de la réédition chez l’Arbre Vengeur, traduction de Paul Lequesne). Qu’un paysan écrive précisément pour ne pas voir la vie comme un paysan, un fonctionnaire comme un fonctionnaire, etc., cela semble échapper à l’auteur.

Assez logiquement, le roman et la nouvelle fondent l’essentiel du propos : le théâtre est absent, la poésie ne fait l’objet que de « quelques mots » dans la cinquième partie, qui explique « la raison pour laquelle ça ne vaut pas la peine d’en écrire » (p. 111)… Il faut peut-être mettre ce rejet en relation avec l’idée que « l’existence d’une langue littéraire commune est une grande conquête de la civilisation. Elle unit les hommes entre eux, et recèle en outre toute une série de procédés figuratifs élaborés au fil de plusieurs décennies et même plusieurs siècles. Quand on modifie la langue littéraire, il convient de faire attention à ne pas la perdre » (p. 103).

Alors austère, Chklovski ? Précurseur du « réalisme socialiste » ? Possible. Une préface, ou tout au moins quelques mots situant l’ouvrage dans son contexte culturel et idéologique, n’auraient pas été de trop.

Là où Technique du métier d’écrivain, en revanche, est convaincant, c’est qu’il propose aussi une technique du métier de lecteur. Elle peut être sommaire, quand il s’agit de dire que « Les bons bouquins, ceux qu’il faut absolument avoir lus, sont très peu nombreux, or nous les lisons à la va-vite et ensuite nous avons le sentiment de déjà les connaître. Nous nous gâchons la lecture. Il faut lire lentement, tranquillement, sans rien sauter, en s’arrêtant parfois » (p. 13) ou de conseiller : « apprenez à lire, à lire lentement les œuvres d’un auteur et à comprendre l’utilité de chaque chose, comment les phrases sont liées entre elles, et à quelle fin certains passages sont mis en relief » (p. 23). Mais ces recommandations trop faciles à oublier restent salutaires.

Comme Chklovski n’oublie pas les travaux pratiques, ces pages contiennent des analyses intéressantes de quelques aspects de la narration chez des classiques tels que Dickens, Maupassant ou – surtout – Tchekhov. À ce titre, les troisième et quatrième parties (respectivement « Choix et élaboration du schéma de sujet » et « Le développement de l’œuvre ») valent la lecture.

Alcofribas
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le 29 avr. 2026

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