Les poupées russes de Platon

Avis sur Ubik

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Il faut s'imaginer une grotte, ou plutôt un cercueil, hermétique, immaculé, froid, et, dans ce cercueil hermétique, immaculé, froid, des être humains. Dans ce futur qui nous est désormais antérieur, la vie et la mort sont à ce point méprisées qu'on les y fait cohabiter, et se livrer, dans une danse d'équilibriste, à une guerre éternelle et sans vainqueur. L'une brandit le temps pour parvenir à ses fins, l'autre Ubik pour s'en garder. Les deux sont vaincus. Pour les humains dont c'est l'avant-dernière demeure, l'entre-deux se résume à une fuite en avant, une course à reculons. L'avant et l'après, le passé et le futur y enserrent le maintenant et le présent. On y vit une semi-vie et y meurt une semi-mort. La réalité n'y est que le fruit de cette lente joute murmurée par ceux qui, laissés derrière, se penchent, assis sur le catafalque, sur leur sarcophage.

Il faut maintenant s'imaginer une grotte, ou plutôt un cercueil, hermétique, immaculé, froid, et, dans ce cercueil hermétique, immaculé, froid, des êtres humains. Dans ce futur qui nous est désormais antérieur, la réalité est une objection faite à la vérité et le miracle de la vie un mirage désuni. Les bourreaux d'hier sont les victimes d'aujourd'hui et les mensonges d'hier, les vérités d'aujourd'hui. Ceux qui les proféraient et s’enorgueillissaient alors s'en étonnent maintenant : le lit asséché de leur existence n'est qu'une faible lueur parmi les ombres projetées par ceux qui, laissés derrière, assis sur le catafalque, se penchent sur leur sarcophage.

Il faut maintenant s'imaginer une grotte, ou plutôt un cercueil, hermétique, immaculé, froid, et, dans ce cercueil hermétique, immaculé, froid, des êtres humains...

On parle là d'un livre de 280 pages publié en 1969. Soit d'un volume plutôt modeste et d'une époque à laquelle l'homme, en route vers la Lune, était entièrement tourné vers les étoiles. Une aubaine pour tout écrivain de science-fiction en quête, sinon de gloire, de quelques lecteurs avides d'aventures spatiales. Et pourtant, il fallait nager à contre-courant cette année là pour trouver le Graal de la littérature d'anticipation : un cauchemar nihiliste, existentialiste et paranoïaque duquel on a du mal à se réveiller. On parle là en effet d'un livre de 280 pages écrit il y a près que 50 ans qui rassemblait déjà tous les grands thèmes de la science-fiction de demain, autrement dit, toutes les grandes préoccupations de l'homme d'aujourd'hui : niveaux de réalités multiples, écoulement rétrograde et non-uniforme du temps, ultra-capitalisme, pseudo-immortalité, cryogénisation, colonisation spatiale et intelligence artificielle. Rien que ça. Quand on referme Ubik, on comprend donc combien son influence a été grande dans le domaine de la science fiction, aussi bien dans la littérature qu'au cinéma (je pense évidemment à Christopher Nolan).

Il me faudrait repartir sur le sentier de la guerre et tartiner une dizaine de pages pour essayer de rendre justice au bouquin et me montrer un tant soit peu exhaustif. Mais le courage me manque tant les diverses interprétations se bousculent dans mon esprit et s'empilent comme des voiles sur une réalité hors de portée. C'est une confusion dans laquelle P. K. Dick devait probablement s'être égaré au moment de la rédaction, et qu'il aurait certainement aimé communiquer à son complice de lecteur. Car la défiance, ici, n'est pas permise : elle est de mise, nécessaire, indispensable. À l'instar de notre anti-héros testeur anti-psi Joe Chip pour qui, comme le rappelle la quatrième de couverture, la paranoïa et le doute sont les seules certitudes. Seules certitudes, seules parades, seuls instruments, et seuls pré-requis pour une accession à la connaissance d'une réalité masquée derrière un épais nuage de fumée. Cette même fumée, par exemple, qui se dégagerait d'un feu nourrit à mauvais escient et dont la lumière inonderait les hommes de projections et d'ombres pour lesquelles des idoles, des temples et des statues s'érigeraient, sortant du sol. Car dans ce monde anticipé qui s'est perdu en cours de route (l'auteur dit à demi-mot que cela remonte au début de la seconde guerre mondiale), les Moratoriums et les cercueils qu'ils abritent sont autant de branes, de dimensions supplémentaires, de cavernes empilées les unes sur les autres. Comme si Platon doutait encore que la lumière du soleil fut un feu de mensonges, que les esclaves d'hier fussent les sophistes de demain, que l'absence d'ombres ne signifiât pas nécessairement la pleine lumière. Vertigineux.

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