Indéfiniment pour l'instant

Avis sur Ulysse

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Lassitude du présent. Monde intérieur impossible. Se voir vieillir, déprime lucide. Je marche vers le bout du quai et un train me double. Sensation vertigineuse du réveil, comme la mer se retire sous les pieds de l’homme qui allait pour se noyer.
La voisine du dessus fait l’amour, et la tête de lit tape contre le mur. Je joue sur les prolongations. Encore quinze petits jours… J’ai un collègue ornithorynque qui met des bagues aux oiseaux, nous a dit S. Elle reprend les travaux avec F. Puis ils se sont promenés, S, F et M, et je suis resté un peu en arrière avec un dictionnaire à chaque pied. Encore quinze petits jours, pour voir.
Ainsi avait commencé cette histoire, par un drôle de personnage pris par le temps. Les rayons du soleil baladaient leurs aiguilles dans la chambre, à travers les volets roulants. Nous sommes retournés à la Cité U avant-hier pour que je puisse prendre une douche, me débarrasser de ce crin doux et graisseux de peau d'ours. On était parti en laissant la salle de bain allumée. Des centaines de mouches, qui doivent vivre d’habitude dans les canalisations, étaient venus mourir sur mon évier. Sur le chemin aller-retour, je n'ai vu absolument rien qui mérite d’être raconté.
Ulysse se tient ouvert un peu plus dignement, maintenant, sur la conclusion de sa préface. « … dans les naufrages de l’existence individuelle comme dans ceux des idéaux portés par la culture. » Elle se termine comme ça. On croirait, à l’épaisseur qu’il lui reste, qu’il va faire ensuite une bonne fois pour toute le tour de la question. Ce serait mal le connaître, et mal connaître la question. Les cigognes font le tour chaque année sans avoir jamais trouvé, pour l'instant, où, définitivement... Je le tiens ouvert sous le soleil terrible en ce 18 mai.
Le tour de la question. Imagiez seulement : un musicien, tellement impressionné un jour par une mélodie, que tout ce qu’il joue ensuite, ou compose depuis, se trouve en être le contrepoint. Imaginez même : lorsque vous lui donnez une partition au hasard, il l’adapte, sans y penser. Vous lui mettez une sonate de Beethoven sur le chevalet, il se pose sur le piano, et c’est Le petit bonhomme en mousse qui sort de ses doigts. Lui ne se rend compte de rien. Il est certain de jouer du Beethoven ! Aussi acceptable soit son interprétation, ne direz-vous pas qu’il est fou ?... Enlevez la partition maintenant. Il joue la même chose mais on dira qu’il joue de lui-même. Personne ne remarque qu’il fait encore et encore le tour de Beethoven.

J’ai la bouche tellement sèche, que mes dents grincent comme des cordages tendus, contre les lèvres de mon navire. Le papier aussi devient craquant, comme une très vieille lettre d’amour. L’église au milieu cherche à se poser en capitaine pour que tout le monde, d’une manière ou d’une autre, se sente coupable. Je brûle des poèmes contre cette menace majestueuse, qui sonne parfois, ce sont des holocaustes à ma tranquillité. C’est James Joyce qui le dit, on voudrait à force d’écrire pouvoir se sentir soi-même Dieu créateur au-dessus de tout, en train de se limer les ongles. Comme le soleil.
Il brûle des poèmes pour que le cosmos s’allume. Du papier en quantité astronomique. Il en avait gros sur le cœur de cette nuit folle, et des terreurs et des vérités confrontées, et difficile de faire la différence. D'où le rituel des flammes qui font le tri. Après avoir brûlé, le papier laisse dans l’air une méphitique odeur acide et euphorisante. Des problématiques surgissent de terre, si complexes ou obscures qu'il les refoule, et c’est de là que vient la chaleur qui vous bombarde.
Dans le cimetière il y a encore beaucoup de croix, moins minérales et austères depuis qu’on laisse pousser les coquelicots. Beaucoup, beaucoup de dédicaces aussi, d'épitaphes, d'épigraphes, d'autographes, parfois jusqu’à l’overdose. J’y ai croisé une belle femme qui m'a souri, d’une manière à laquelle ne sont pas habitués les tétraplégiques. Mais j'ai mes beaux yeux bleus, je le sais, et je ne m’en prive pas ! Protégée sous un grand chapeau du soleil ardent, elle écoute parler l’équipe des espaces verts. « Si tout était rangé plus carré, dit l'un d'eux, et qu’il y avait plus d’espace entre les tombes, ce serait plus facile pour passer la tondeuse. » Et puis ils ont parlé du fenouil, je crois. C'était un lundi après-midi.
Je suis resté à écouter sans rien dire, et puis la belle dame m'a de nouveau souri. Au niveau du rond-point, l'ombre du toit en plastique se déportait jusqu'au trottoir et un peu sur la route en cercle, autour de la caravane bleue. Je me suis mis au bord, pour que mes jambes soient à l’ombre, tandis que ma tête continuait de griller.
Il était dans les environs de 18h, et la caravane bleue entamait le rush du repas. Burgers sur burgers, en l'occurrence, des empilements de pains briochés sur pain briochés. Il faut réserver… Les clients parlent des restaurants, que l’intérêt d’une table c’est la convivialité. Que maintenant les choses ont changé. Les food truck ont de l’avenir. À l'entrée du village, pourtant, une pancarte : interdit aux nomades… Les villes et le décor, comme les hommes, ont leur lot de paradoxes

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