J'avais beaucoup aimé les précédents ouvrages que Jean-François Billeter avait consacrés à Tchouang Tseu et au taoïsme. Derrière les explications de texte lumineuses et souvent audacieuses (comme les rapprochements qu'il fait entre l'hypnose et les méthodes d'enseignement de Tchouang Tseu), on sentait affleurer des idées plus personnelles et une certaine vision de la nature humaine.

Je n'ai pas été déçu par ce petit bijou. Jean-François Billeter condense en une centaine de pages le résultat de ses méditations en une théorie originale - un paradigme - qui permet de regarder sous un autre angle bien des problématiques philosophiques et psychologiques.

Suivant la tradition phénoménologique, il étudie la manifestation de ses pensées. Il observe la naissance des idées lorsqu'il s'installe le matin dans un café pour écrire, ou le processus de déclenchement du simple geste de porter la tasse à ses lèvres.
Certains gestes deviennent automatiques après un apprentissage : la tenue du pinceau qui lui demandait un effort important de concentration au début de son initiation à la calligraphie chinoise est maintenant complètement intégrée à son corps et a disparu de sa pensée consciente. Il propose donc une nouvelle définition du "corps", qui englobe non seulement l'enveloppe physique mais aussi les comportements innés, non pilotés par la conscience, tels les réflexes d'évitements ou les gestes appris et intégrés.

Le processus d'intégration, d'augmentation continue de son "corps" apporte un sentiment de plénitude qui peut se rapprocher du "bonheur" lorsqu'il est libre d'opérer. Dans ce paradigme, la "liberté" consiste à pouvoir exercer le processus d'intégration sans entraves, avec le temps nécessaire. Cette intégration est aussi le but de l'activité, le "sens" de ce qui est expérimenté : le musicien ne cherche pas de sens à sa musique, il la vit de manière naturelle et comme allant de soi.

JF Billeter s'intéresse ensuite aux prises de décision et aux jugements esthétiques, qui surgissent parfois comme des miracles dont l'individu ne se croyait pas capable. Le corps, dans l'état où l'ont conduit les intégrations successives, entre dans un niveau d'activité supérieur dont procède cette catégorie de processus intellectuels, qui en émergent de façon naturelle telles des épiphanies.

Le paradigme permet ainsi d'expliquer le fonctionnement de la dépression, conséquence d'un conflit interne, d'un manque de "liberté" du corps. La déficience d'intégration du corps provoque le sentiment de mener une vie vide de "sens", et la difficulté à prendre des décisions.

L'essai se termine par une tentative de généralisation du paradigme à l'échelle de la société, que j'ai trouvée moins convaincante.
rhumbs
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le 21 oct. 2012

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