A comme Abel, A aussi comme Alice, Adam, Aron. C comme Caïn, C aussi comme Cyrus, Charles, Caleb. Caïn comme la violence originelle, celle qui entame, dans les deux sens du verbe, l’histoire humaine par un meurtre. Pourquoi Caïn tua-t-il son frère ? Par jalousie et par dépit : parce que son présent n’avait pas été agréé par Dieu. « Qu’as-tu fait de ton frère ? » interroge Dieu. Des deux fils d’Adam et Eve chassés de l’Eden, seul Caïn survécut : la Bible, nous rappelle l’auteur, dit qu’il s’éloigna de la face de l’Eternel et habita dans la terre de Nod, à l’est d’Eden. Voilà pour le titre.

Nous sommes donc tous des descendants de Caïn. Travaillés par des pulsions violentes, tiraillés entre notre aspiration au bien et un sourd instinct qui nous entraîne vers le bas. Cet instinct diabolique fait partie de nous, ce fut la volonté de Dieu qu’elle soit préservée : Abel, le pur Abel, après tout, n’a pas survécu ! Autrement dit : Dieu a une préférence pour Abel car il est pur amour, pourtant, il choisit de laisser mourir Abel et perpétue Caïn. Voilà qui est profondément hérétique pour un catholique ! Steinbeck explicite cela dans une conversation, centrale dans le roman, autour du mythe de Caïn et Abel, dans la bouche de Samuel d’abord, page 358 :

Dieu n’a pas condamné Caïn. Dieu lui-même peut avoir une préférence, n’est-ce pas ? (…) Dieu répond : « Je n’aime pas cela. Fais un nouvel essai. Apporte-moi quelque chose qui me plaise et je te donnerai autant d’affection qu’à ton frère ». Caïn se met en colère, il est blessé. Et, lorsqu’un homme est blessé dans son amour-propre, il cherche quelque chose à frapper. Abel se trouvait sur le chemin de sa colère.

(Etrange Dieu qui dispense son affection en fonction des cadeaux qu’on lui offre, je dirais ! Sans compter que si Dieu avait une préférence il se définirait, or il est par essence infini. Mais peu importe : c’est ainsi qu’est décrit le Dieu de l’Ancien Testament. Ce qui nous importe ici, c’est la blessure, qui engendre la violence.)

Puis dans la bouche de Lee, page 360 :

La plus grande terreur de l’enfant est de ne pas être aimé : il craint plus que tout au monde d’être repoussé. Chacun l’a été, à un degré plus ou moins grand. De là naît la colère, et la colère pousse à un crime quelconque pour se venger, et avec le crime vient la faute : c’est l’histoire de l’humanité. Si l’homme n’était pas repoussé par ceux qu’il aime, il ne serait pas ce qu’il est. Peut-être y aurait-il moins de déséquilibrés. Et les prisons ne seraient plus nécessaires. C’est là qu’est le commencement.

Il y a la blessure, mais il y a aussi le mal, qui fait partie de nous. Cet instinct diabolique est ici incarné par une femme, puisque le récit du péché originel attribue la responsabilité de la faute à Eve (il y aurait bien sûr beaucoup à dire sur cette interprétation, à mon sens erronée, mais c’est bien ainsi que le mythe a traversé les âges). Il fallait donc un prénom en C aussi, ce sera Cathy.

S’il y a des monstres physiques, ne peut-il y avoir des monstres mentaux ou psychiques ? Le visage et le corps peuvent être parfaits mais si un sperme déficient ou un facteur héréditaire produit des monstres physiques, pourquoi ne produirait-il pas des âmes difformes ?

Une âme difforme : voilà ce qui échut à Cathy. D’emblée, Steinbeck dégage son personnage de sa responsabilité.

Au monstre, le normal doit paraître monstrueux puisque tout est normal pour lui. Et pour celui dont la monstruosité n’est qu’intérieure, le sentiment doit être encore plus difficile à analyser puisqu’aucune tare visible ne lui permet de se comparer aux autres. (…) Et, comme un mutilé peut apprendre à utiliser sa mutilation pour surpasser les non-mutilés dans un champ d’action bien délimité, Cathy tira avantage de son infirmité. Et tous ceux qui la touchèrent souffrirent énormément.

Le mal vu comme une infirmité ! Certains crieront à la déresponsabilisation. Il y a là une vision typiquement de gauche, qui s’oppose au « mérite » typiquement de droite. Steinbeck, homme de gauche, à n’en pas douter…Quoiqu’il en soit, Cathy est LA figure du mal du roman. Une manipulatrice, à qui on donnerait « le bon Dieu sans confession ». J’aime la description que fait Steinbeck de sa « technique » : elle me parle beaucoup. Page 212 de l’édition de poche :

Toute petite déjà elle avait appris à vaincre en utilisant la force de l’adversaire. Il est facile de diriger la force d’un homme alors qu’il est impossible d’y résister.

Une phrase que les féministes d’aujourd’hui auraient profit à méditer : leur lutte me semble juste, mais les moyens pour y parvenir (le combat, la résistance) sont-ils efficaces ? Cathy aurait certainement eu son avis là-dessus !

Revenons à notre Adam, qui tombe amoureux de Cathy. Il est subjugué : la pureté du A se laisse corrompre par le C. Adam, comme après lui son fils Aron, sont des êtres contemplatifs : ils ne veulent rien bâtir. Adam s’oppose à Charles qui ne veut que travailler sa terre, et lorsqu’il se lancera dans un business (les laitues) ce sera un fiasco. Quant à Aron, il peut regarder des heures une colonie de fourmis, alors que son frère Caleb sème le chaos.

Adam doit s’associer à son contraire, c’est ce qu’il fait en épousant Cathy. Qui ne tardera pas à plaquer son naïf époux. Tous deux seront de nouveau réunis par… leurs douleurs aux mains à la fin du roman.

Aron, lui, entend épouser un autre A, Abra, toute de fidélité et de bonté. Mais il n’en va pas ainsi : les anges ne s’associent pas entre eux. Seul le mél-ange est fécond, semble nous dire Steinbeck. C’est donc finalement Caleb qui aura Abra.

Cette lutte entre les forces d’amour et de haine, jamais contée sur le mode manichéen (Caleb, par exemple, est aussi plein d’amour pour son frère), est en quelque sorte arbitrée par deux sages : Samuel et Lee.

Samuel Hamilton est le propre grand-père de Steinbeck, largement fictif puisqu’il mourut alors que l’écrivain n’avait que deux ans : c’est le patriarche, une figure truculente, inventeur désintéressé, sage insouciant. Steinbeck lui a donné le nom d’un des plus grands prophètes, faiseur de roi. Il engendre toute une tribu, certains comme Will s’opposant à lui en versant dans le commerce le plus pragmatique, d’autres comme Tom reproduisant le schéma paternel. Au côté de Samuel, il y a Liza, la bigote, raide comme la justice, gardienne du temple. Cette fratrie abondante incarne l’Amérique dans toute sa diversité : un businessman (Will), un poète (Joe), un inventeur et paysan (Tom), une institutrice (Olive, la mère de Steinbeck, truculente), une couturière (Dessie, la bonté même), une disparue prématurément (Una), une jolie fille à marier (Molly). Notons que du côté des Hamilton, qui constituent un pendant à la famille Trask, aucun prénom ne commence par A ou C. On suit chacun de ses personnages, parallèlement à l’allégorie biblique qui se déploie côté Trask. Steinbeck en profite pour évoquer les grandes transformations qui ébranlent l’Amérique en ce début de siècle : par exemple, l’invention et la diffusion de l’automobile, qui nous vaut une scène assez drôle, avec un mécanicien tout gonflé de son importance, méprisant déjà les culs-terreux qui s’obstinent à travailler leurs champs ; par exemple aussi la guerre, qu’on se croit sûr de gagner rapidement, avec toute l’arrogance de l’Amérique (à l’unisson sur ce point de la France) avant de s’effrayer de la puissante Allemagne.

L’autre sage est oriental, c’est Lee. L’homme qui trouve son bonheur dans la servitude. L’homme qui baragouine un sabir pour ne pas dévoiler à n’importe qui la finesse de son esprit. Dans ce monde en ébullition, Lee reste en place, il est un pilier sur lequel on sait pouvoir s’appuyer. Et lorsqu’il lui prendra l’idée de quitter les Trask, il reviendra bien vite, sentant bien que sa juste place est parmi cette famille qu’il sert autant qu’il l’aime. C’est lui qui prononcera la phrase libératrice pour Samuel. Un simple mot : Timshel, qui signifie Tu peux. Tu peux échapper à l’atavisme qui te vient tout droit de Caïn. Seule les êtres comme Cathy sont condamnés au mal car leur âme est difforme. A la fin du roman, Caleb implore de son père sa bénédiction, seule à même de briser l’enchaînement des cycles de violence qui se perpétuent depuis Cyrus. Ce pardon donné in extremis achève le livre sur cet espoir, tout en plaidant pour le libre-arbitre. La question du choix qui se pose à chaque homme s’exprime dans la bouche de Samuel s’agissant de la grandeur, page 351 :

Lorsque l’on en arrive à ce point, la grandeur et l’individu sont seuls en face du choix. D’un côté il y a la chaleur et la promiscuité de l’homme, la douceur d’être compris et, de l’autre, il y a la grandeur, la solitude et le froid. C’est là qu’est le choix. Je suis heureux d’avoir choisi la médiocrité, mais j’ignorerai toujours quelle récompense j’aurais obtenue si j’avais choisi différemment. Aucun de mes enfants ne sera grand, à part Tom peut-être. Actuellement il souffre, car il est à l’époque du choix. C’est un conflit pénible à observer. Pourtant quelque chose en moi souhaite qu’il réponde oui. N’est-il pas étrange le père qui veut voir son fils condamné à la grandeur ? Mon Dieu, quel égoïsme !

Ce libre-arbitre n’est-il pas une illusion ? C’est ma thèse personnelle, et largement celle de Steinbeck puisque la violence naît soit d’une infirmité de l’âme, soit d’une blessure. Cathy, en blessant Adam d’un coup de revolver, essaie de l’entraîner dans cette voie, mais Adam n’est pas de cette race-là : il sombre dans l’apathie. C’est Samuel qui le remettra en selle.

Le vieux sage décédé, on change d’époque : Adam se laisse convaincre de s’installer à la ville, se rapprochant dangereusement de l’inquiétante Cathy, dissimulée sous le pseudo Kate. Celle-ci dirige un lupanar d’une main de maître, après avoir gagné la confiance puis empoisonné la précédente mère-maquerelle. Elle exploite la perversité sexuelle des clients, attendant son heure pour les faire chanter. Caleb a hérité de la violence de Cathy, il est donc le premier à la découvrir, alors que l’ingénu Aron croit aux fables que raconte son père (elle serait morte). Adam lui aussi lui a rendu visite, et elle sent chez chacun qu’elle n’a plus de prise sur eux. Cathy dépérit dans une pièce «grise » qu’elle a fait confectionner. Elle prend conscience qu’il lui « manque quelque chose », c'est là l'infirmité évoquée plus tôt. Le mal, chez Steinbeck, a triste figure. Lorsqu’elle finit par voir Aron, amené par Caleb, c’est le coup de grâce, pour l’un comme pour l’autre : Cathy décide de se suicider, tout comme Aron, ce dernier en s’engageant dans l’armée – dans les traces de son père puisqu’au début du roman Adam connaît l’expérience de la guerre. Comme on s’y attend, il n’en reviendra pas.

Il faut encore noter qu’aucun personnage en A ne s’intéresse à l’argent, au contraire des C : Charles donne du poids à l’argent puisque son honnêteté l’incite à refuser l’argent sale de son père, alors qu’Adam s’en moque ; Cathy est la vénalité faite femme, elle est obsédée par son magot ; Caleb monte une affaire avec Will (on voit que les figures archétypales du roman, en A ou en C, s’appuient intelligemment sur les personnages issus du clan Hamilton), parvenant à gagner 15.000 $... refusés, évidemment, par son père. Comme Caïn, il n'a pas eu la lucidité d'entrevoir le cadeau souhaité : il a "manqué la cible", définition que certains donnent du péché. Il les brûlera, ce qu’aucun Américain moyen ne peut croire (le flic pense qu’il se moque de lui). Début d’une rédemption ?... Métaphoriquement, l’argent est toujours associé au mal et à la violence.

Ce roman est si riche qu’on pourrait « écrire une thèse » sur les thématiques qu’il déploie. Concluons ce survol très partiel, en précisant que tout cela est exprimé dans une langue simple, poétique parfois (je pense notamment aux descriptions de la vallée de la Salinas), dialoguée avec bonheur. Léger et profond. La Russie a eu Dostoïevski, l’Amérique a eu Steinbeck. Deux empires, deux géants.

8,5

Jduvi
8
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le 28 janv. 2023

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Jduvi

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