Accélération
7.8
Accélération

livre de Hartmut Rosa (2005)

Rosa démarre en trombe, mais laisse le capitalisme sur le quai

Accélération de Hartmut Rosa constituerait la principale réflexion contemporaine autour du temps et de l’accélération de celui-ci dans nos sociétés modernes. C’est en effet une lecture qui peut impressionner sur certains points, mais qui déçoit grandement sur d’autres.


De manière générale, Accélération est précis, sourcé et argumenté (même si je reviendrai sur le caractère contestable de la majorité des thèses du livre). C’est manifestement un travail universitaire avec tout le positif que cela apporte, et aussi tous les défauts que ce type de travaux peut comporter : idéalisme philosophique et complètement ennuyeux du point de vue formel. En effet, le livre est très dense et long, tout en étant particulièrement répétitif et conceptuel. Le style est sec et ne cherche pas particulièrement à se rendre agréable et accessible. L’auteur cite abondamment ses collègues, et pour ma part, j’en suis très rapidement venu à ne pas lire ces grandes citations qui alourdissent le texte. Hartmut Rosa cite peu d’exemples empiriques et reste beaucoup dans le conceptuel, ce qui est un défaut à la fois sur le fond (on nage dans le vague et l’abstrait en permanence) et sur la forme (on s’ennuie à force de ne pas raccrocher les idées à du concret).


Accélération possède pourtant de belles pages et donne des réponses très satisfaisantes à de nombreuses questions. Par exemple, Hartmut Rosa explique plutôt bien les différences essentielles entre « modernité » et « postmodernité » (ou « seconde modernité », bref, peu importe la dénomination) du point de vue du temps et du rapport des sujets à celui-ci.


Le livre contient par ailleurs de bonnes pages sur des sujets précis, par exemple :


• Le fait que l’accélération globale engendre des ruptures qualitatives au sein d’une même génération d’individus, alors que traditionnellement, les ruptures avaient plutôt tendance à se produire de générations en générations. Cet état de fait engendre un véritable saut qualitatif du point de vue des changements temporels pour les sujets et pour la société.


• Le paradoxe soulevé par Hartmut Rosa selon lequel cette accélération globale peut également être analysée et perçue comme une forme « d’immobilité dans l’accélération » de la société est assez intéressant, en référence à A. Kojève ou F. Fukuyama.


• L’idée que le bonheur est le fait de bien « remplir » sa vie en expérimentant un maximum de choses, ce qui est par ailleurs une réponse métaphysique face à la perspective de la mort dans un cadre où la religion a perdu de son importance. Cet effet engendre une volonté chez les sujets d’accélérer leur vie afin d’expérimenter au maximum et de satisfaire ce besoin métaphysique.


• La dépression est en quelque sorte la maladie par excellence de notre modernité accélérée. En effet, la dépression « semble incarner sous une forme pathologique pure ce sentiment du temps comme immobilité fulgurante qui découle de la perspective temporelle de l’identité situative. […] Cette énergie rencontre des difficultés insurmontables pour se déployer de manière productive, si l’on admet, pour les raisons exposés plus haut, que toute relation possible dans laquelle elle pourrait être investie est transitoire et passagère, et pas conséquent inapte à constituer l’identité ». Les nombreuses pages sur la manière dont l’accélération transforme les identités sont très intéressantes, même si elles répètent en partie ce qui a déjà été dit sur le sujet. Le positionnement de Hartmut Rosa contre la pensée postmoderne / déconstructionniste qui prive les individus de leurs repères et qui engendre des crises identitaires insolubles, positionnement présent en filigrane dans son livre, est par ailleurs appréciable.


• Sur la manière dont une action dans le présent est vécue par les sujets : de manière plus ou moins intense (bref/long) avec un souvenir de cette action qui est également plus ou moins mémorable et intense. Les quelques pages sur comment le rapport au temps constitue l’expérience et le vécu sont sublimes, il faut le dire. D’autant plus sublimes qu’elles sont inquiétantes puisque dans la société accélérée, les actions se développent sur le modèle « bref/bref », c’est-à-dire que temps passé à effectuer une action paraît très court pour le sujet, et que le souvenir qu’il en garde l’est également. Le souvenir comme partie du vécu et comme constitution de l’expérience du sujet disparaît quasiment.


Cependant, Accélération souffre à mon avis de défauts de fond qui gâchent en grande partie l’intérêt du livre (au-delà des défauts de forme que j’ai déjà soulevés) :


L’accélération est analysée comme le moteur principal de la société, l’accélération s’engendrerait elle-même et déterminerait en grande partie les évolutions du monde. On retrouve là le biais du chercheur qui pense avoir trouvé dans son sujet de recherche LA clé pour expliquer le monde, ce qui est toujours largement critiquable.


D’autant plus que le livre ne traite que de manière extrêmement fugace l’importance du régime capitaliste dans cette accélération. Au fond, Hartmut Rosa cherche à expliquer que l’accélération surdétermine le capitalisme, il ose même l’affirmer (sans aucune honte – décidément, l’Ecole de Francfort a bien changé) à quelques reprises dans le livre, tout en n’insistant pas sur point alors que cette réflexion paraît essentielle. Le fait que l’auteur n’insiste pas vraiment sur ce point peut paraître surprenant a priori, mais ne l’est en fait pas du tout à mon avis, car s’il fallait creuser ce sujet, il serait évident que l’idée que l’accélération surdéterminerait le capitalisme de manière globale ne tiendrait pas la route.


Hartmut Rosa se contente d’évoquer - en quelques pages - la nécessité pour le capitalisme d’augmenter la circulation des biens, ce qui engendre une accélération de la société, sans approfondir ce thème alors qu’il est indiscutable qu’un point de vue marxiste/marxien (comme vous voulez, je m’en fous) est absolument nécessaire pour expliquer l’accélération de la société.


Partir de la valeur capitaliste telle qu’elle est définie par le courant de la Critique de la valeur (Wertkritik) pourrait être une façon d’aborder le sujet de l’accélération de manière tout à fait pertinente, à mon sens. Selon la Wertkritik, la valeur capitaliste n’est pas qu’une mesure économique (permettant de mesurer la survaleur produite par le prolétaire exploité, etc.), mais une forme sociale déterminée qui tend à englober de plus en plus la société et les individus en son sein. Cette forme sociale détermine ainsi les rapports sociaux et leurs évolutions.


La valeur implique donc 1° la production toujours plus massive de biens qui doivent être consommés, sans aucun égard pour la nature de ce qui est produit (le marxisme classique explique déjà cela) ; c’est le volet « objectif » du capital, et 2° que la forme-valeur détermine les relations sociales, les subjectivités, en bref, l’être des sujets sous le capitalisme ; c’est le volet « subjectif » du capital.


Ces deux principes se combinent en permanence et permettent d’expliquer de manière plus détaillée et surtout de manière moins idéaliste certains phénomènes décrits par Hartmut Rosa. A tout le moins, ce point de vue devrait être intégré aux réflexions de l’auteur afin d’obtenir une explication plus satisfaisante et globalisante de l’accélération.


Par exemple, le fait que malgré l’accélération globale, la vie sous le capitalisme puisse être analysée comme finalement immobile, s’explique par la substance du capital qu’est le règne de la valeur, règne qui perdure peu importe les changements opérés « à la surface » du capital.

Aussi et surtout, les sujets intègrent subjectivement la forme-valeur, ce qui implique par exemple un rapport utilitaire des sujets aux autres sujets, alors qu’au même moment, la marchandise est perçue par le sujet concerné comme un objet fantasmatique qui va résoudre tous les problèmes proprement humains (c’est un des aspects du fétichisme de la marchandise). Le sujet intègre l’idéologie capitaliste (malgré des résistances subjectives qui perdurent mais ces barrières tombent au fil de l’histoire du capitalisme) en son être et calque son comportement sur le fonctionnement objectif du capital. Le fonctionnement objectif du capital nécessitant la production croissante de valeur, cela implique une production accélérée de biens, mais aussi une consommation effrénée des individus afin de faire circuler le capital au plus vite et donc de reproduire un maximum de valeur dans un minimum de temps : d’où le multitasking en vue de consommer un maximum, d’où l’idée de bonheur se réalisant par l'accomplissement de nombreuses « expériences » marchandisées, d’où les évolutions technologiques permanentes afin de réaliser un maximum de valeur, etc. Les sujets intègrent l’idéologie de la valeur qui les pousse nécessairement vers une accélération de leur vie, phénomène objectif qui existe au niveau de la production et donc de la société, et auquel les sujets ne font que s’adapter, même si des micro-résistances subjectives persistent. La valeur façonne le rapport au monde de l'individu sous le capitalisme : ses désirs les plus profonds et sa personnalité se calquent de manière tendancielle sur les intérêts directs du capitalisme, intérêts directs qui sont ceux de l'accélération constante de la vie.


De manière générale, Hartmut Rosa produit une excellente étude sur l’accélération en tant qu’elle se manifeste (phénoménologiquement) dans la société et à travers l’individu, mais l’auteur peine à expliquer les fondements de l’accélération de manière tout à fait convaincante.


P.S. : Je n'avais pas vu qu'un utilisateur avait posté une recension d'Anselm Jappe (théoricien de la Critique de la valeur) de ce livre et qui résume très bien Accélération. Il développe longuement les aspects positifs de ce livre en ce qu'il décrie de manière juste l'accélération de la vie dans nos sociétés, faisant l'éloge de cette description minutieuse. Il conclut cependant par une critique similaire à la mienne, sans surprise, en s’interrogeant sur l'incapacité de H. Rosa à aller plus loin que la vision qui réduit le marxisme à un économicisme. Ma note est sévère, mais c'est aussi parce que je trouve que d'un point de vue politique, c'est catastrophique d'expliquer l'accélération par l'accélération. C'est vraiment ne pas donner des billes aux lecteurs pour avancer sur leur théorie critique du capitalisme. Et c'est aussi pour sanctionner la forme particulièrement scolaire du livre.


https://sd-1.archive-host.com/membres/up/4519779941507678/Ou_sont_les_freins_Hartmut_Rosa_Anselm_Jappe.pdf

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le 28 juil. 2025

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