Aliss
7.4
Aliss

livre de Patrick Senécal ()

La fable politique ou le lecteur voit en Alice son propre reflet.

J’adore me replonger de temps à autre dans l’univers d’Aliss de Patrick Senecal, qui se vit comme un voyage introspectif, dans un univers absurde, peuplé de personnages hauts en couleur. Tout le quartier imaginaire de Montréal où se déroule l’aventure résume à lui seul, de manière condensée tout le fonctionnement des états mafieux. Le pouvoir s’incarne en la reine rouge, et son ordre basé sur une antilogique valide tous les excès et s’appuie sur la force de sa milice.


Au début de l’histoire, Alice, décrite comme une élève brillante est éprise de liberté et part en quête de son identité. Elle fait donc le souhait d’aller au bout d’elle-même en brisant les normes sociales.

En arrivant dans ce quartier étrange, son manque d’expérience et de recul sur ce qu’elle vit la fait sombrer de plus en plus profondément dans l’enfermement des addictions au lieu de gagner en liberté. Dans un autre contexte, elle aurait pu faire de paisibles rencontres avec lesquelles elle aurait pu développer son esprit par une voie plus agréable, mais c’est finalement dans la douleur qu’elle va recevoir son enseignement.


Elle construit étape par étape son propre enfer puisque rien ne lui est véritablement imposé. Son envie de dépasser ses propres limites l’amène pas à pas sur le chemin de la destruction. La reine rouge impose sa loi et son antilogique à tous les citoyens qui décident de rester vivre dans le quartier, puisqu’il n’est pas interdit d’en sortir. En échange de cette soumission, ils ont la possibilité de céder à la tentation de leurs vices. Dans ce cadre il existe néanmoins quelques opposants qui tentent de détrôner la reine et se retrouve purement et simplement abattus. Les personnages de Chair et Bone, les médecins du quartier sont au service de la reine et ont le droit de pratiquer des actes de torture et d’expérimentation médicale pour prouver que l’âme n’existe pas. La dimension économique est également présente puisque chaque habitant du quartier doit payer la dîme, le pouvoir s’exerce donc par la loi, la monnaie, et la force.


Un lieu hors du monde, où la soumission à un ordre immoral se fait en échange d’une relative impunité me fait penser aux réseaux Epstein et à ses lieux de débauche hors de tout cadre légal. D’ailleurs le personnage de Charles, qui est celui qui tente d’opposer à l’antilogique un cadre moral a été contrôlé par ses propres vices, lorsque la reine lui a fourni une jeune fille pour assouvir ses fantasmes.


C’est finalement dans la douleur qu’Alice comprends qu’elle est « normale », ou dû moins qu’elle ne souhaite pas vivre dans une société sans morale et qu’elle n’a pas la force d’esprit de faire partie de la résistance. Sa quête de liberté et d’ouverture d’esprit s’achève ainsi en retournant dans sa paisible existence sans véritable évolution intérieure.


Le lecteur qui suit le cheminement d’Alice et qui a découvert le fait qu’il vit dans une société où des élites organisées en état mafieux organisent la marche du monde, se retrouve donc dans une position analogue. Il peut également se questionner sur la place qu’il souhaite tenir face à ce système. Et toi, quelle Alice es-tu ?



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