Il est vrai que je me suis amusé à faire le jeu des différences avec la pièce d’Euripide, même si ce n’est pas la source principale d’inspiration de Racine. Ce dernier s’inspire avant tout du passage dédié à cet événement dans l’Énéide de Virgile, dont je dois l’avouer, je ne me souviens guère. Déjà, il n’y a point de Molossus, puisque Racine préfère que ce soit Astyanax, le fils d’Hector et d’Andromaque, qui soit au centre des querelles. Néoptolème (Pyrrhus chez Racine) est au centre du récit alors que chez Euripide, il est hors champ. Tandis qu’Oreste apparaît dès le début de la pièce et se voit poussé par Hermione à se venger de Pyrrhus, hésitant à le tuer, par fidélité pour la hiérarchie. Par contre, ce qui reste au cœur de la pièce, c’est la fidélité d’Andromaque pour Hector. Patrick Dandrey, dans la préface, le souligne : c’est le thème de la fidélité et de la rupture qui est au centre du récit. C’est une tragédie évidemment sombre, mais aussi sobre, qui condamne l’idéalisation héroïque et les illusions de l’amour. En cela, Racine rompt avec le théâtre aux valeurs plus féodales de Corneille.
Andromaque est attachée à sa fidélité pour Hector, mais elle doit le trahir malgré elle afin de sauver Astyanax. Il y a quelque chose de pur et de l’ordre du martyre chez elle (déjà présent, je trouve, chez Euripide) qui contraste avec l’horreur infernale de la passion se trouvant chez Pyrrhus, Oreste et Hermione. Dès lors, on voit toute la structure d’affrontement qui constitue le théâtre de Racine. Andromaque voit en Astyanax la continuité d’Hector et de Troie. Elle reste donc fidèle dans une dignité sacrée. C’est la lucidité du renoncement prenant le voile d’un deuil éternel contre la passion dévorante se caractérisant finalement par une naïveté d’espoir d’être aimé (Pyrrhus attend d’Andromaque d’être aimé, Oreste est fou amoureux d’Hermione et cette dernière veut que Pyrrhus l’assume comme épouse). Les trois personnages ne sont pas si mauvais que cela, ils sont parasités par leur illusion. Par ce trait, Racine respecte le schéma aristotélicien des personnages qui ne doivent être ni trop bons, ni trop méchants. Ils doivent être plaints, sans être détestés. Ainsi, il y a deux styles qui se fusionnent : le flamboiement, l’embrasement, le déchirement et l’intensité plus baroque des trois amants aveuglés dans leur amour délirant contre la voie de l’épure, de la tempérance et du « sublime par sa densité » d’Andromaque. Les styles s’harmonisent ensemble pour donner toute la beauté, tout en clarté et classicisme, de Racine. L'auteur rompt avec le théâtre cornélien et reste en même temps fidèle aux caractéristiques du théâtre antique.
Enfin, pour reprendre les mots de Paul Rafin sur son blog que je lis régulièrement et que j’apprécie grandement, chez Racine, c’est « un théâtre de la responsabilité sans la liberté ». En effet, on pourrait coller cela à Andromaque, qui assume son rôle d’épouse d’Hector jusqu’au bout, malgré le dilemme imposé par Pyrrhus. Elle est prisonnière de Pyrrhus et veut protéger Astyanax-Hector. Elle est prête à l’épouser pour que l’enfant ne soit pas enlevé par les Grecs et à se suicider ensuite pour rester fidèle à Hector. Mais finalement, Pyrrhus meurt sous les coups d’Oreste, qui devient fou car Hermione n’accepte pas cela par culpabilité d’avoir commandité le meurtre. Elle n’assume pas son intention de départ, au contraire d’Andromaque, restant stoïque et claire dans ses intentions, malgré le tiraillement. De ce fait, Andromaque se voit seule avec son fils sur le trône et assume une position de régente. Surtout, elle refuse qu’Astyanax se venge plus tard de ceux qui ont tué Hector et détruit Troie. On peut y voir un parallèle avec la régence d’Anne d’Autriche qui a porté sur ses épaules la régence de son fils Louis XIV avant qu’il puisse régner. Elle a assuré ce rôle pendant la période trouble de la Fronde, une période de conflit difficile où la monarchie était remise en question. Andromaque est donc aussi un bel hommage à la reine-mère, morte en 1666, et à la continuité dynastique, représentée par le grand Louis XIV.
Je vais terminer mon avis sur cette belle citation : « Et quel époux encore ! Ah ! souvenir cruel !/Sa mort seule a rendu votre père immortel./Il doit au sang d'Hector tout l'éclat de ses armes/Et vous n'êtes tous deux connus que par mes larmes. » (Acte 1, scène 4). Ce sont des vers qui m’ont marqué, car ils démontrent la douleur d’Andromaque et comment Hector hante à la fois sa veuve mais également tous les autres personnages. La pièce présente un thème fort de l’hérédité et de comment les événements continuent de nous hanter. Pyrrhus, comme son père Achille, est un être colérique et destructif. Son père a obtenu la gloire éternelle grâce au meurtre d’Hector. Pyrrhus est célèbre pour avoir tué Priam. Tel père, tel fils.