Ann Veronica, à peu près inconnu en France, n'est pas passé inaperçu lors de sa sortie. Le fait que la jeune femme s'oppose de manière si virulente à son père fut à l'origine d'un important scandale. D'autant qu'elle rêve de l'avènement d'un monde où " (...)les femmes jouiraient de l'indépendance et de droits civiques égaux à ceux des hommes". Imaginez qu'elle va jusqu'à prendre les devants, et annoncer à un homme le désir qu'elle a de lui! H.G. Wells dit : "on considérait comme une honte qu'une jeune adolescente eût conscience de son sexe avant que cette conscience ne lui fût imposée." Le roman fut interdit dans les bibliothèques du pays et fut attaqué en chaire par des prêtres choqués. (source : introduction au roman dans l'édition quarto Gallimard, de l'amour.)
Le roman, nous en voilà prévenus, sera un roman féministe : effectivement, Ann Veronica, jeune fille bien sous tous rapports, va se prendre d'affection pour la cause des suffragettes, et décider elle-même de son destin. On est forcément séduit, aujourd'hui, par ce qui faisait scandale alors. La détermination de l'héroïne est un bain de fraîcheur. Comme Mr Levisham avant elle (L'amour et mr Levisham, même édition quarto), elle va découvrir qu'elle a beau avoir de nombreux dons, la vie ne va pas être facile pour elle, et le monde sera indifférent à ses efforts. Mais Ann Veronica n'a charge que d'elle-même, ce lui sera donc plus facile de s'en accomoder. D'autant qu'elle recevra de l'aide. Mais l'aide même qu'on accorde à une jeune fille seule peut être entachée d'une idée derrière la tête, ce qu'elle ne tardera pas à découvrir, et quelqu'un dans sa situation est en butte à toutes les injures.
Son simple emménagement dans un meublé de Londres sera pour elle une épopée, avec ses démons à pourfendre et son graal à obtenir.
H.G. Wells pensait qu'il faisait là une oeuvre importante : on ne peut que lui donner raison. Ann Veronica est une oeuvre militante, certes pédagogique, mais d'une grande lucidité. Les pages où il moque les réunions de ceux qui parlent, pourfendent l'ennemi en diatribes enflammées parmi un auditoire acquis à leur cause, mais n'agissent pas, sont parmi les meilleures du roman. Elles pourraient aisément s'appliquer aux débats actuels, ce qui les rend d'autant plus savoureuses et le roman, d'autant plus actuel.
Heureusement, il y a des personnes comme Ann Veronica!