Jusqu’à maintenant son œuvre s’ancrait dans une forme de réalisme social, mais tout compte fait, le récit post-apocalyptique de Niccolò Ammaniti déroutera aussi peu les lecteurs de Niccolò Ammaniti que les amateurs hardcore de récits post-apocalyptiques : on y trouve les passages obligés du genre – analepses explicatives, descriptions de charognes et voyages au but flou – et les thèmes de prédilection de l’auteur – la solitude, les dérèglements de la machine sociale, le passage à l’âge adulte avec toutes ses implications…
Car ici se trouve explicitement formulée l’idée que la puberté amène une condamnation à mort : le virus qui fournit au récit sa toile de fond – et à la couverture de l’édition française sa couleur dominante – n’anéantit pas l’humanité dans son ensemble, mais seulement les humains en âge de procréer. À respectivement treize et huit ans, ni l’héroïne ni son frère n’en font encore partie, mais on peut lire Anna comme une parabole initiatique, qui aurait été purement symbolique si le cadre spatio-temporel du récit n’était pas aussi circonstancié.
Qui a lu Comme dieu le veut ou Je n’ai pas peur sait que le style de Niccolò Ammaniti est précis dans son rapport au réel, voire lapidaire, fait de longues plages sans relief avant qu’un paragraphe, un échange de répliques, le choix d’un mot ou l’ordre d’une énumération produise un bref effet de sidération : « “Il est vivant.” » dit un personnage, et après un saut de paragraphe le narrateur : « Trois jours après il était mort. » Peu de digressions, peu d’analyses – c’est au lecteur de s’en charger, et c’est une bonne chose –, et quelque chose de cinématographique dans le récit.
Il en est ainsi de la structure d’Anna : les personnages décident de partir, arrivent à destination, s’aperçoivent que ce qu’ils cherchent est ailleurs, alors ils décident de partir, etc. C’est le etc. qui me gêne : rien n’y est vraiment fouillé, alors que les thèmes de chaque étape ou presque – animalité, gémellité, micro-société d’enfants livrés à eux-mêmes, superstition et enjeux de pouvoir, société de consommation… – pouvait donner lieu à quelque approfondissement, et ainsi porter un regard sur notre société, de la même façon que Comme dieu le veut parlait par contrepoint des nantis, et Je n’ai pas peur des adultes.
Par ailleurs, si le récit reste prenant – quelques épisodes marquants, l’évocation récurrente de la Sicile dévastée, ce trio plutôt attachant de la grande sœur, du petit frère et du chien à trois noms –, on n’évite pas toujours des poncifs que ne renieraient pas Marc Lévy ou Guillaume Musso : « La vie ne nous appartient pas, elle nous traverse » (p. 166) ou « L’amour on sait ce que c’est seulement quand on nous le prend » (p. 185).
Niccolò Ammaniti n’est pas Cormac McCarthy, et Anna n’est pas la Route.