[L’ouvrier] n’a pas d’autre capital que le temps, il n’a pas d’autres revenus que l’emploi de ce même temps ; en le dissipant, il détruit sciemment ses propres ressources, il devient jusqu’à un certain point homicide de lui-même. (Th.-H. Barrau, Conseils aux ouvriers sur les moyens qu’ils ont d’être heureux, 1850. In : Alain Corbin, L'avènement des loisirs, 1995)
Dans Apocalypse cognitif, le sociologue Gérald Bronner décortique l’impact de la dérégulation du marché de l’information sur nos vies et nos cerveaux. Cet impact est énorme et va peut-être même clouer définitivement notre espèce sur sa planète à agoniser lentement, incapable de mobiliser son plein potentiel pour lutter contre tous les obstacles qui se dressent entre nous et les étoiles.
Pour commencer, il constate que le temps libre est « le plus précieux de tous les trésors », et que sa libération est le fruit d’une lente évolution, permise notamment par les bonds technologiques de la révolution industrielle et d’âpres luttes sociales. Pensons par exemple à la longue lutte pour les « huit heures de sommeil, huit heures de travail et huit heures de loisir ». Nous avons sans doute aujourd’hui plus de temps libre que jamais dans l’histoire, autant de temps qui pourrait être investi dans les sciences, la politique ou l’art. Or ce temps libre, ce « plus précieux de tous les trésors » est pillé par les barons de la Silicon Valley ou de Shenzen, qui utilisent des biais cognitifs très anciens de notre cerveau pour s’enrichir.
Dans une deuxième partie, Bronner détail ces différents biais révélés par les neurosciences et comment des tendances a priori bénigne de notre cerveau nous pousse à surconsommer les produits de divertissement qui sont légion sur la Toile et à dilapider notre temps libre. Il joue sur l’ambivalence du terme apocalypse, synonyme de cataclysme, mais signifiant à l’origine la révélation ; l’exploitation sauvage du temps de cerveau disponible révèle des tendances souvent peu reluisante de notre espèce en utilisant toutes ses failles et ses bas instincts.
La dernière partie, analyse quelques réponses politiques, critiquant à la fois ce qu’il appelle les « anthropologies naïves » qui considèrent que c’est Internet et le capitalisme qui corrompt un être humain naturellement bon, et le « populisme » qu’il définit comme étant la légitimation de l’usage de ces biais cognitifs. Malgré quelques analyses pertinentes, Bronner est finalement très indulgents envers ceux qui profitent du grand cambriolage du « plus précieux des trésors du monde ». Il montre pourtant que Facebook par exemple, est tout à fait conscient d’exploiter des biais humains en créant des mécanismes dépendances via le système de notification ou en faisant la sourde oreille lorsqu’une vaste étude démontre les effets néfastes d’Instagram sur les adolescents.
D’une manière générale, peu de solutions sont proposées, puisque les propositions de transformation radicale du système économique qui permet, et même encourage ce trafic des pulsions, sont rejetés dans la catégorie des « anthropologies naïves » ou des « populismes ». Ce confusionnisme libéral nous laisse avec une prise de conscience individuelle, mais aucun outil concret pour lutter contre le pillage de notre temps libre. Où se trouve la naïveté entre l’activisme pour organiser une lutte collective très concrète contre le techno-féodalisme et le capitalisme, et penser qu’il suffit juste de prendre conscience qu’on est exploité jusque dans nos divertissements pour mettre un terme à cette exploitation ? Bref, finalement, Bronner nous dit juste "tu te fais laver le cerveau par l’algorithme hyper-calibrée de Zuckerberg ? Arrête."
Malgré tout, l’ouvrage reste intéressant pour prendre conscience de certains mécanismes dans lesquels nous sommes presque tous englués de manière plus ou moins contrainte.